UN EVANGILE VIVANT

Brigitte est vivante. Guérie de la Covid car, dit-elle publiquement, « d’autres sont sortis de leur zone de confort ». Ces autres prennent noms et visages: « Clément, Charlotte, Camille, Laetitia, Vanessa et tant d’autres… » Ecrirait-on plus forte parabole de toutes ces semaines écoulées ? La vie ! Pour le service de cette vie, la sortie de soi. Je veux qu’autrui vive. Je sors de ma zone de confort pour l’incarner. Si je crois au Dieu de la Bible, je l’entends me dire : « choisis donc la vie ! ». (livre du Deutéronome)

C’est la Pentecôte !  Par coïncidence de calendrier, jeudi dernier la phase si essentielle du déconfinement a enfin sonné. Pure coïncidence ? Oh assurément, la République n’a pas à tenir un langage religieux quand elle nous annonce que « la liberté va redevenir la règle ». Oh, assurément, l’urgence de l’économie exsangue place beaucoup de contemporains la tête « dans le guidon » exténués à remonter la pente, afin de survivre. Oh, assurément, les convulsions locales et mondiales d’avant Covid ne tardent pas à se rappeler au souvenir des confinés que nous fûmes.

Alors, me direz-vous, que vaut la rédaction d’un « billet » en un tel tourbillon ? Que dire en ces temps où se mêlent en nous, à la fois le soulagement d’avoir « de bons résultats » et l’incrédulité d’avoir vraiment vaincu ; la joie de renouer avec la vie et le désir craintif  de ne pas gâcher ce relâchement. Risquons, comme à l’accoutumée, la proposition de quelques balises. Ce sont de tous petits repères devant l’immensité de la tâche :

1) La tentation serait une lecture immature et pressée des événements : soit en rationalistes niant  que Dieu puisse être ému par notre devenir ; soit en fondamentalistes, voyant le Saint Esprit à l’aune de nos désirs. Quel enfantillage ce serait de résumer ce vécu comme une partie de cache-cache avec Dieu dans la traversée planétaire contre la Covid. Dieu est plus grand que notre cœur ! Nul ne peut l’instrumentaliser. C’est la grandeur de la Pentecôte. Nous expérimentons un Esprit qui vient à nous de plus grand que nous puissions concevoir. C’est pour cela que sa force bouleversante accomplit en nous ce que Dieu voit de bon pour l’homme. Et non ce que nous rêvons, à la pure échelle de nos penchants. L’Esprit Saint n’est pas la variable d’ajustement de nos humeurs. Il provient de l’amour du Père et du Fils. Il insuffle en nous cet Amour qui, tout en nous dépassant, vient toucher le plus quotidien de notre aujourd’hui. La Pentecôte n’aura jamais fini de nous saisir. Il n’y a, en effet, rien de plus concret et de plus ineffable que ce mystère. La grâce de la Pentecôte est de renouveler l’univers, tout en insufflant la plus modeste parcelle de vie que chacun est en train de connaitre.

2) Relire la prière du Veni Creator, tandis qu’on déconfine, correspond à porter sur soi la véritable boussole.  Afin de respecter le désir  de Dieu et la vie de chaque frère. Tous les mots de l’hymne prennent chair. L’Esprit nous visite comme grâce venue d’en haut. Nos cœurs  créés par Dieu sont  réceptacles de l’Esprit feu et charité. Il inspire nos paroles. Il repousse l’ennemi au loin. Il nous donne sa Paix sans tarder. Il affermit de sa force la faiblesse de notre être. Tout le Veni Creator prend sens tandis que, comme croyants, nous communions à la pâte humaine et éprouvée de tous les terriens  en lutte, depuis plusieurs semaines, contre l’invisible virus. Oui, amis faites l’expérience de méditer lentement le Veni Creator tandis que ce « week-end peu ordinaire »  veut vous absorber dans la fébrilité activiste  à redévorer la vie.

3) Pendant que je rédige ces lignes, la nuit urbaine est redevenue bruyante de défoulement. La journée s’est  achevée sur la perception de tensions chez les uns, de décompression chez d’autres. Quoi de surprenant ? Le corps, le psychisme et l’âme ne sont pas des machines qu’un simple starter réactive. Nous sommes tous taillés différemment. Nous nous retrouvons à la fois inchangés et si nouveaux.  Quoi de commun entre l’ébriété un peu puérile de celui qui va tout défoncer,  et « le syndrome de la cabane » qui aliène  l’autre dans sa peur d’être contaminé par la moindre  rencontre à venir ? Nous aimer, c’est peut-être tenir compte de cette différence entre nous par laquelle la Covid nous a affectés. Nous estimer les uns les autres, c’est peut-être accueillir « l’heure qu’il est » chez autrui. Nos pendules n’indiquent pas la même ombre au cadran  solaire. Le mal généré par la Covid  ne fut pas que viral. Il impacta tout le mode de vivre et de concevoir les choses. Ne l’oublions pas.

4) Comme il est précieux ici d’entendre Etienne Klein : « urgence du long terme! ». Ce physicien et philosophe a l’art de nous rappeler ce qui devrait être si évident. Notre arrêt de plusieurs semaines nous a rendus synchrones par obligation. Nous étions quasiment tous immobilisés ce qui jamais n’arrive.  Nous n’avons pas eu le choix, dit en quelque sorte Klein. Mais il ne faudrait pas que la prise de conscience de ce « sur place » apparent  soit feu de paille. Klein craint que nous ne vivions l’arrêt pandémique que comme une parenthèse. Nous parlions avant  confinement de la fin du monde. Nous parlions durant le confinement du monde d’après. De quel monde essayons-nous d’être dignes, maintenant que tout est déconfiné ?

5) Une chose a été très sensible: en ces mois de tempête. La santé fut, et demeure,  en péril. Nous  avons sollicité la science jour et nuit. Nous avons exigé d’elle qu’elle accélère sa découverte d’un vaccin. Le rythme de la recherche ne peut être artificiellement accéléré au péril de la fiabilité de ses résultats. Au risque de brûler d’impatience et  de faire passer,  par les sondages, la véracité des  traitements. Rien de plus périlleux que de soumettre à la tyrannie des sondages la rigueur de la vérification de ce qui est bon ou mauvais. Je suis admiratif de la déontologie avec laquelle la virologue Anne-Claude Crémieux invite chacun à jouer « son » rôle, et pas celui d’un autre. L’enseignement de cette humble attitude est fort. Sinon, le populisme s’empare de tout.

6) Il n’est pas anodin que,  dans ce contexte d’ombres et de lumières,  vienne d’être annoncée par le Pape la prochaine canonisation de Charles de Foucauld. Une véritable onde de joie traverse les cœurs. Cette figure sainte nous rappelle l’éminente grandeur du plus pauvre. Elle nous place en dialogues avec tout humain, comme frère de Jésus. La crise anti Covid nous a dépouillé des oripeaux de notre orgueil et du superficiel. Charles nous montre que cette pauvreté-là sera la vraie rencontre avec la destinée. La conversion de Charles qui se perdait en mondanités résonne terriblement en 2020. Vanité que toutes ces choses sur lesquelles  nous nous crispons ! La Covid et frère Charles ont tant à nous dire sur le détachement vis à vis de ce qui est accessoire.

7) Ayons une  pensée plus particulière envers celles et ceux qui devaient vivre, depuis deux mois,  un rendez-vous sacramentel,  et ont dû différer cette joie dans leur famille et leur communauté : baptêmes, professions de foi, confirmation, mariages, ordination, rassemblements divers… Puissent ceux qui sont tristement  seuls, dans cette attente, trouver du soutien pour que ce report ne dilue  pas leur désir. Puissent ceux qui sont solidement accompagnés, mesurer la grâce qui est la leur. On ne chemine jamais seul  longtemps, sans éprouver à quel point la communion de foi est vitale. On peut maturer  positivement, si le chemin fait d’obstacles  prépare vraiment à la rencontre du Christ.

8) Soyons vigilants  envers les réalités connues depuis longtemps,  et  que le confinement a mis  davantage en exergue : par exemple,  l’INSEE  dit que dans les Hauts de France, 304 000 personnes vivent en logement suroccupé. Cette notion n’est pas une  vague catégorie de classement statistique. Elle indique « un nombre de pièces insuffisant au regard de la structure du ménage ». Ce que le confinement a rendu plus sensible peut-il être ignoré du champ de notre conscience ? Ceci est vrai pour de nombreux domaines de la vie de proximité, comme des relations internationales. Voici que, autre exemple, Daech réapparaît sur les écrans. Mise en léthargie pendant le confinement, ce que l’on appelle communément  l’actualité se réveillerait-elle étrangement quand les hommes quittent « leur abcès de fixation »? Attention à  ce que Thierry de Montbrial  appelle les « angles morts  du réel » qui demeuraient cruciaux, parfois à l’insu de notre naïveté à penser que, à elle  seule, la Covid représentait tout le danger du monde. Des points de l’actualité sont  en ébullition latente, comme la casserole qui feint couver sur  le feu éteint. Pour dire les choses autrement, une épreuve comme la Covid nous forge-t-elle la capacité de   mieux appréhender le monde ;  ou nous fragilise-t-elle d’avoir trop focalisé sur elle?

9) Les coiffeurs sont en coupe quasi incessante depuis leur reprise. Tant mieux pour eux ! Le « scalp » que chacun de nous  a tenté prosaïquement de préserver durant son confinement avait grand besoin de repasser par des ciseaux plus esthètes et  moins amateurs ! Ce que nous reconnaissons sans peine sur le plan capillaire et harmonieux, comment ne pas le promouvoir aussi sur le plan d‘une conversionde nos cœurs ? L’arrêt de plusieurs semaines a fait réfléchir, trier, réorienter des dimensions de notre vie. Comment ne pas demander à l’Esprit Saint de déployer en nous ce qui est rigide, réchauffer ce qui est glacé, raffermir ce qui dévie… Le signe tangible du passage de l’Esprit  est perceptible quand paix, joie, détachement et maîtrise de soi sont en croissance. Pour cette « taille là »,  même le coiffeur le plus chevronné ne peut qu’être serviteur de l’Esprit  qui émonde, au plus profond de nous, la remontée de la sève dans des branches vermoulues par le confinement. Convertissons-nous, si nous voulons « un monde d’après » à cette profondeur.

10) Dixième point, mais il devrait être le premier. Gravé en lettres d’or ! Ne nous volons pas la joie denous être déjà retrouvés, ou de le faire bientôt, après confinement. Ne nous lassons pas de revenir les uns vers les autres,  confiés par un « pacte nouveau » de relations plus vraies. Les épanchements de retrouvailles de nos aînés doivent graver en  nous  la valeur inestimable qui est leur. Mon billet spirituel aux membres d’Ehpad a fait tout un tour dans les réseaux  que je n’imaginais pas. J’en suis encore ému. Nos êtres chers  valent  tellement plus que ce que nous savons  en dire !    Les «retrouvailles»  scolaires, professionnelles, associatives, pastorales ne sont pas seulement un complément de ce qui se vivait sur écrans. J’ai trouvé tellement beau ce signe  de bienvenue d’un directeur d’école envers une de ses élèves faisant partie de la population  qui décroche : « Sois la bienvenue! Tu as bien fait de revenir! »

 

Avec l’équipe diocésaine  de communication, nous ne regrettons vraiment pas avoir rythmé cette lettre électronique  au tempo hebdomadaire. Vous étiez là, nombreux au rendez-vous ! Signe de ralliement de vos lieux confinés, puis fil rouge de la créativité de vos reprises. Dans le vécu de vos familles, de vos communautés, le temps liturgique  ordinaire qui suit la Pentecôte sera nourri de cette fraternité. Le spirituel Jean-Pierre de Caussade écrivait en 1750 : « Nous sommes dans les siècles de la foi. Le Saint Esprit n’écrit plus d’évangiles que dans les cœurs. Les âmes saintes sont le papier. Leurs souffrances et leurs actions sont l’encre. On ne pourra lire cet évangile qu’au jour de la gloire. Oh, le beau livre que l’Esprit écrit présentement ! » Vivons ces pages de 2020 en Hauts de France. Offrons-les nous. « Oh le beau livre » de vie que reflète cette newsletter. Sainte effusion de l’Esprit au plus humble de vous ! Belle Pentecôte à tous !

Mgr Bernard Podvin
Missionnaire de la Miséricorde.