MEME SI TU NE SAIS PAS TOUT DIRE…

« Il est défendu de parler breton et de cracher à terre ; de mouiller ses doigts dans sa bouche pour tourner les pages des livres et des cahiers ; d’introduire dans son oreille le bout d’un porte-plume ou d’un crayon ; d’essuyer les ardoises en y crachant dessus ou en y portant directement la langue… ». Sourire, nostalgie, effroi et humilité, se mêlent en nous à la lecture de cette antique litanie des prescriptions aux élèves des écoles. Jules Ferry venait d’instituer l’enseignement gratuit.
Pasteur d’appréhender ce qu’est « un microbe ». La rougeole foudroyante et la fièvre scarlatine hantaient les cours de récréation et les rues des villes et villages. Plus d’un siècle après, avec quel regard considérons nous ces pages d’histoire ? Dans un siècle, que diront les gens de nos points-presse quotidiens, de nos mesures barrières, de nos distanciations sociales ? Toute rétrovision rend humbles. Elle nourrit un humour sur soi décapant et une vigilance renouvelée.

Tandis que petits et grands s’impatientent d’être enfin « déconfinés », osons quelques conseils n’ayant aucune prétention à s’ériger en directives nationales, mais ayant peut-être faculté à éclairer les esprits et stimuler les ardeurs :

  1.  Cessons de geindre sur le temps qui n’est plus.
    Saint Augustin insiste : « On rencontre des gens qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps. Si l’on pouvait les ramener à l’époque de leurs parents, est-ce qu’ils ne récrimineraient pas aussi ? Le passé dont tu crois que c’était le bon temps n’est bon que parce qu’il n’est pas le tien ». Et Augustin d’ajouter pour qui est disciple de Jésus : « Maintenant que tu as cru au Fils de Dieu, maintenant que tu as abordé ou lu la Sainte Écriture, je m’étonne de ce que tu t’imagines qu’Adam a connu le bon temps. » Le réel ne se fuit pas dans une vaine idéalisation d’hier ou de demain. Le réel s’incarne, s’assume et se projette. Il se vit, le moins mal possible,  avec l’énergie des facultés humaines et le don de la foi.
  2. Laissons cohabiter en nous le prophète et le sage.
    Il est sain que, selon les quarts d’heure et les sollicitations concrètes, se révèlent en nos cœurs le désir transformateur et le réalisme lucide. Il est légitime que nous alternions entre les idéalisations mobilisatrices et le sentiment désabusé. Le rêve et l’impatience, la rage et le coup de blues sont tellement humains. Sans improviser ici une psychanalyse digne de « brèves de comptoir », il est compréhensible que le confinement génère le chaud et le froid, l’exaltation de partir vers des grands espaces et la crainte ridicule de croiser d’autres terriens dans le métro.
    L’épreuve du Covid est loin d’être achevée. Très loin. Elle dénude de tout maquillage notre perception de soi ou d’autrui. Elle ravive la meilleure  comme la plus sordide intention. Un combat intérieur entre ce qui doit être et le possible ne peut qu’alterner en nos psychismes et notre vie spirituelle. Gaston Piétri écrit : « Dans l’Ecriture, il y a le prophète et le sage. Le croyant est à la fois l’un et l’autre. Croire au pouvoir de modifier le réel. Savoir aussi en discerner les rudes contours ! Le véritable amour ne peut être pure généralisation de ce qui est personnellement ressenti.  »
    Ne soyons donc pas surpris si l’actualité collective, et l’actualité plus prosaïque de notre cellule familiale ou communautaire, nous font tanguer fortement; passer de déception à allégresse, de projets à renonciation. L’essentiel est et, sera, de chercher en soi et en autrui, le centre de gravité qui nous anime. Qu’est ce qui fonde l’amour de notre couple ? Qu’est ce qui nous réjouit entre parents et enfants ? En quelle ancre se fonde l’amitié ? Qu’est la valeur du travail bien fait ? En quoi consiste le devoir d’Etat ? Que sont pour soi et pour nos frères les dons de la foi, de l’espérance et de la charité?
  3. En ces temps où tout est remis en question, gardons-nous de décisions hâtives et émotionnelles.
    Ne brisons pas une relation sans lui redonner sa chance. Ne faisons rien d’irréversible. Mesurons ce qui est relatif et ce qui est grave. Regardons le contexte de notre proximité comme de la planète : innombrables seront les personnes affectées par les secousses. Sanitaires pour les unes. Économiques pour d’autres. Affectives ici, morales là. En cet immeuble, on pleurera un proche emporté par le Covid. En cette maison, on aura perdu son emploi. Cette persienne ne dévoilera plus l’étalage. Ici, on ne se relèvera pas. Là, on ne repartira qu’au ralenti. Le chant des oiseaux redevenu audible par notre moindre carbone, le cri des enfants bientôt perceptible dans les écoles, la fidélité courageuse de ceux qui ont tenu pour notre vie dans le confinement, doivent être référence pour notre agir ! Notre boussole aimante est là dans une prédilection pour ce qui ce qui est fragile et aspire à aimer.
    La crise est rude. Saint Paul nous invite à surtout recueillir le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, bonté, patience, bienveillance maîtrise de soi, douceur. (Galates 5,22). En temps de tempête et d’incertitude, tout spirituel passé par le crible de l’épreuve te dira : ne décide rien précipitamment qui soit déterminant, sans vérifier ce fruit en toi ! Tu ne fonderas rien de bon si tu ne cherches ce fruit tangible en ce que tu projettes de faire. Soyons responsables à ce degré de profondeur.
  4. Ne rêvons pas un « après Covid » qui ne jaillisse de nous-mêmes.
    Elles sont agaçantes ces affirmations : « Plus rien ne sera comme avant ». La nature humaine ne changera pas du tout au tout. Le monde d’après se construit avec les humains du monde d’avant. Le monde d’après se tisse en ce moment même.
    Le plus à craindre, comme le dit très justement l’économiste Daniel Cohen, serait que la numérisation des relations supplante la relation directe. Se réjouir du potentiel inouï que génère le numérique pour briser les solitudes actuelles ne doit pas laisser ce numérique devenir le régent absolu et ultime de notre vivre ensemble. Nous sommes de chair et de sang ! Nous aspirons à nous embrasser. À célébrer en assemblée. À être convives. À applaudir, vibrer à l’unisson. Gardons la main ! Que ce qui doit être fait par la technologie le soit. Mais que ce ne soit pas au prix de notre incarnation la plus relationnelle. Ne devenons pas esclaves de ce que l’outil permet prodigieusement. Soyons encore à l’initiative d’user de lui.
  5. Sachons nous indigner. Sachons nous émerveiller.
    Soyons des humains, serviteurs de Celui que François de Sales nomme le « Dieu du cœur humain ». Dans la même journée, n’acceptons pas que se déroulent des faits injustes et inacceptables, et vibrons de joie et d’encouragement en faveur du bien, du beau, du grand, de l’édifiant. Aidons les peurs à se transcender, apaisons les violences, valorisons le juste et le fécond.
    Décourager, par exemple, une soignante d’habiter son immeuble par crainte de contamination est aussi dérisoire qu’abject. S’ingénier à trouver des solidarités nouvelles pour mal-voyants et mal-entendants en contexte inédit est en revanche hautement louable. Honte à celui qui croit exploiter la peur ou le malheur d’autrui. Bénie soit la violoniste qui monte sur la terrasse d’un hôpital pour encourager malades et soignants ! Merci à toi fidèle à ta tâche vitale. Aujourd’hui, on te loue parce que la rareté et la peur nous font dépendre de toi. Puisse une reconnaissance envers toi être effective et durable demain. Pestons contre l’Europe quand elle piétine sur l’essentiel. Encourageons-la quand elle accélère la recherche vaccinale. Ne soyons pas naïfs d’une communauté internationale hélas encore trop embryonnaire. Mais n’oublions jamais que nous n’avons pas de planète de rechange.
  6. Engrangeons ce que nous enseigne cette période inédite.
    Recueillons fidèlement comme Marie, dans l’évangile, à la fois les évènements et leur lumière intérieure. Le curé de La Madeleine tient, par exemple, un remarquable journal du confinement. On y lit la plus fidèle relation qui soit au vécu, et la plus empreinte de ce que Vatican II appelle la charité pastorale. Notons, chers amis, notons comme dit Emmanuel Mounier en quoi l’événement est notre « maître intérieur ».
    Ces semaines décisives sont à la fois désarmantes et riches. Les vivre ne nous rend pas indemnes. En relater le déroulé et la leçon ne peut que forger notre être vers davantage de clairvoyance et de fraternité. Chacun a sa façon de faire : écriture, musique, peinture, photo, tournage… Que tout ceci soit partagé dans nos conversations « au coin du feu ». Que tout ceci se papote au quotidien et tisse la grande histoire des hommes. Oui, engrangeons ce que nous révèle ce moment !
    Et même quand nous ne savons qu’en dire souvenons-nous comme Edith Stein : « N’essaye pas de mesurer ce que tu comprends à la manière dont tu sais le dire. Ce que tu as compris te pénètre agissant en toi, rayonnant de toi, même s’il t’est impossible de l’exprimer ».

Éboueur à qui je viens de sourire à la levée de ce jour, aide-soignant qui me disait hier au téléphone ta joie d’aimer, jeune qui m’écrit ta recherche vocationnelle, relation enfouie que le confinement vient de raviver à la mémoire, tant de choses rayonnent de vous et qu’il est impossible d’exprimer !

C’est le temps pascal ! Le Ressuscité montre ses plaies à Thomas. « Avance ta main. Mets-la dans mon côté » (Jean 20). L’amour a vaincu la mort. Mais l’amour ne dédaigne pas montrer ses blessures à ce qui doit encore être vaincu en nous. « Cesse d’être incrédule. Deviens croyant ».

Votre fidélité au rendez-vous hebdomadaire de cette newsletter nous fait chaud au cœur. Merci de relayer ces contenus tissés de nouvelles, de projets, de communion fraternelle et d’espérance pascale. Merci d’apporter à l’équipe de communication ce qui peut être relaté. La lutte contre le Covid est âpre. Un amour blessé se bat en nous afin que l’homme vive !

À samedi.

Mgr Bernard Podvin
Missionnaire de la Miséricorde