La renaissance de la Chapelle de la Catho de Lille

ENTRETIEN AVEC ANNE DA ROCHA CARNEIRO

RESPONSABLE DE LA COMMISSION DIOCESAINE
D’ART SACRE DE LILLE

crédit photo de Gautier Deblonde
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En ce temps de l’Avent 2020 se prépare la nouvelle naissance d’un édifice religieux : la Chapelle de la ‘Catho’ – l’Université catholique de Lille. Cet entretien avec Anne da Rocha Carneiro, responsable de la Commission diocésaine d’art sacré de Lille donne toutes les clés pour mieux comprendre les enjeux artistiques, liturgiques et techniques et le déroulement de la rénovation de ce lieu de culte du XIX inscrit au cœur de l’université, actuellement en cours d’achèvement. La date de l’inauguration n’est pas encore fixée, avec la consécration de l’autel de la Chapelle qui recevra alors des reliques de sainte Claire et de saint Benoît-Joseph Labre.

 

1) Quelles sont les missions de la Commission diocésaine d’art sacré (CDAS) ?

Ce sont les Pères du concile Vatican II qui ont demandé que, dans chaque diocèse, soit instituée une commission d’art sacré. Cette commission, qui est présidée par l’évêque diocésain, est un des organes nécessaires de son gouvernement pastoral. Sous son autorité, elle intervient dans diverses situations :

  • suivre la construction de tout édifice religieux, de sa conception à son achèvement ;
  • accompagner la restauration des églises, des chapelles ;
  • veiller à l’aménagement liturgique des églises et des chapelles, suivant les normes en vigueur ;
  • promouvoir la création artistique, notamment en favorisant les contacts de l’Église avec les artistes (par exemple en passant des commandes ou en organisant des expositions) ;
  • participer à la formation dans le domaine de l’art sacré (cours, conférences) ;
  • intervenir auprès des curés et des paroissiens pour la conservation, la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine artistique religieux, et aussi pour la réalisation d’inventaires ; restaurer des œuvres ;
  • être en relation avec les communes propriétaires d’églises (celles construites avant la loi de séparation des Églises et de l’État, en 1905) ; être en relation aussi avec les administrations civiles concernées quand il s’agit d’édifices ou d’objets d’art classés ou inscrits à l’inventaire supplémentaire.

Aujourd’hui, certaines commissions, dont celle de Lille, ont élargi leurs compétences développent et remplissent dans des lieux de culte des missions d’architecture d’intérieur, design, éclairage.

Notre CDAS a aussi organisé des « ateliers de création » avec des personnes en situation de handicap (chemin de croix à Marthe-et-Marie en 2016, et à la maison diocésaine de Merville en 2017, Pentecôte 2018).

2) Qui sont les membres de la CDAS ? Qui sont vos collaborateurs ou collègues ?

Notre commission est présidée par l’archevêque, Mgr Laurent Ulrich, chancelier de l’Université catholique de Lille, qui a nommé le P. Bruno Minet comme son délégué. L’économe diocésain, M. Jean-François Delaby, est membre de droit, ainsi que le P. Bruno Mary, recteur de la cathédrale, le P. Thomas Vercoutre, du service diocésain de la pastorale liturgique et sacramentelle, et Frédéric Vienne, archiviste diocésain. Sont également membres les PP. Jacques Akonom, Patrick Delécluse et Renaud Wittouck, aumônier des artistes et de la chapelle Sainte-Thérèse à Hem.

Depuis plusieurs années, des bénévoles, MM. Christian Bellego et Alain Bertrand, assurent le service de l’inventaire. Et c’est Mme Claudine Becquart qui travaille bénévolement aussi au conservatoire des ornements liturgiques.

Dans la CDAS, il y a aussi Gil Dara, architecte d’intérieur et designer, et moi, qui en suis la responsable. Gil Dara est mon collaborateur le plus direct : nous travaillons toujours en binôme sur la décoration intérieure des églises et sur la création de mobilier liturgique.

3) Quelles sont les dernières opérations de construction, rénovation, que vous ayez conduites ?

J’aimerais évoquer quatre chantiers principaux de rénovation, très différents, où la question des couleurs était cependant toujours essentielle. Je me permets de reprendre ici quelques lignes d’un article tiré de la revue Arts sacrés : « Le « moment de la couleur » est incontournable si on veut voir concrètement les différentes formes de la nature ou des œuvres de l’art. Le bâtisseur sait bien que pour faire vibrer les matériaux et leur faire exprimer non pas leur nature première mais ce qu’ils reçoivent de l’art, il faut qu’il taille les pierres, dessine des arêtes, des volutes, des creux pour piéger la lumière, et qu’ensuite il colore différemment les pierres pour départager les structures principales des secondaires, les fonds des surfaces sculptées. En enduisant les murs de chaux colorée, les murs changent de nature ; tout en restant murs, le revêtement en révèle la nature promise d’être les murs de la Jérusalem céleste. Faisons confiance à la couleur qui cache et enveloppe avec tendresse dans un premier temps ce qu’il faut dépasser pour mieux voir ce qui apparaît par-delà les apparences » (Jean-Paul DEREMBLE, « Le paradoxe de la couleur. Un voile qui révèle », Arts sacrés n°36, avr.-mai-juin 2017, p. 65).

Le premier chantier est celui de l’église Saint-Calixte, à Lambersart, en 2015, où nous avions donné un cahier des charges pour les couleurs (rouge, ocre et blanc).

Deuxième chantier : celui de l’église Saint-Martin, au centre de Croix, un formidable chantier qui dura cinq années. J’ai accompagné ce chantier en tant que conseillère artistique et liturgique. Plus de cinq millions d’euros ont été nécessaires pour rénover cet édifice du milieu du XIXe siècle, la première église néogothique de la région (et pour cela inscrite au titre des monuments historiques). Elle est l’œuvre de l’architecte Charles Leroy, celui-là même qui construisit la cathédrale Notre-Dame de la Treille, à Lille. En plus des travaux utilitaires effectués pour conforter le bâtiment, comme la rénovation de la toiture et l’installation d’un chauffage par le sol, le maire Régis Cauche avait pris le parti de rendre à l’église ses couleurs originelles. Des sondages avaient permis de retrouver sous les couches de peinture blanche posées au fil du temps les premiers motifs. Ainsi, 3500 m² de peintures murales ont été restaurées ou recréées par les équipes de Gilles Gaultier, restaurateur de patrimoine mural. Régis Cauche et son conseil municipal n’avaient pas immédiatement choisi de restituer ces peintures à l’identique, mais ils ont su se laisser convaincre par mes arguments. Ils acceptèrent de visiter avec moi une autre église entièrement peinte, Saint-Joseph à Roubaix. Je suis allée ensuite aux Archives historiques diocésaines pour me documenter sur l’ensemble des peintures de Saint-Martin. J’ai pu ainsi recomposer fidèlement le cahier des charges iconographique rédigé par le curé de l’époque, l’abbé Georges Decock, qui offrait une véritable catéchèse aux fidèles et aux visiteurs. Inspirées par celles de la Sainte Chapelle à Paris (où j’étais allée vérifier les motifs néogothiques), les peintures de Saint-Martin n’en étaient pas moins originales puisque conçues en 1926-1928, dans un style néogothique tardif, avec des scènes de style troubadour particulièrement pittoresques. J’ai pu aider le restaurateur Gilles Gaultier à compléter les lacunes grâce aux Archives historiques du diocèse. Nous avions même des pochoirs conservés là-bas, qui ont permis de retrouver le décor d’origine. Une enquête passionnante au bout de laquelle l’église retrouva son âme. De son côté, Gil Dara avait travaillé avec l’artiste maître-verrier Alexandra Giès à la réalisation du mobilier liturgique. L’autel en laiton est serti de douze carrés de verre coloré qui symbolisent les douze apôtres. Avec Gil Dara, nous avons choisi de suspendre le crucifix après restauration au-dessus de l’autel. Ce chantier de Saint-Martin à Croix est pour moi l’un des plus beaux que j’aie pu suivre, et l’un des plus importants si l’on considère la durée des travaux, les moyens engagés et les compétences techniques mobilisées.

Troisième chantier : l’église Saint-Benoît-Joseph Labre, à Lille, dans le quartier de Wazemmes, en 2017. Beaucoup à faire : réfection du sol, remise en peinture, éclairage, restauration d’une partie des décors peints qui avaient été réalisés par l’abbé Pruvost, aménagement liturgique. Pour mettre en valeur ces décors, j’avais demandé à des professeurs de Paris I Panthéon Sorbonne de mettre en place un chantier-école avec leurs étudiants en restauration d’œuvres d’art. J’ai suivi leur travail. Puis Gil Dara et moi-même avons sollicité Philomène Zeltz, artiste peintre, pour qu’elle réalise une œuvre dans le chœur. Nous y avons réfléchi ensemble. Elle a finalement représenté un grand Christ enseignant dans une mandorle et, autour de lui, dans des attitudes de prière et de contemplation, saint Benoît-Joseph Labre lui-même et plusieurs compagnons de la communauté paroissiale actuelle encore vivants ou déjà partis vers le Père. Ce fut un très beau projet, que nous avons suivi avec le P. Pierre Samain, curé de la paroisse, attentif à la présence des plus pauvres.

Quatrième chantier : en 2016, Gil Dara et moi-même avons donné la colorimétrie pour la remise en peinture de la chapelle Saint-Bernard, à côté de l’abbaye du Mont des Cats, suggérant les couleurs bleu, blanc et doré, ainsi que pour la mise en valeur du patrimoine religieux de la chapelle, et enfin pour l’installation d’un nouvel éclairage. En 2018, Gil Dara a également dessiné les nouvelles stalles du chœur de l’église abbatiale, et imaginé avec les moines une nouvelle manière de la mettre en lumière ainsi qu’une nouvelle sonorisation.

Enfin, l’année 2020, bien que perturbée par la crise sanitaire que l’on sait, sera ponctuée par de beaux moments.

D’abord, l’inauguration de l’église Saint-Clément à Wasquehal : pour la remise en peinture, Gil Dara et moi-même nous sommes inspirés de la couleur des vitraux pour donner aux murs un rythme multicolore : rose, orange, bleu turquoise, vert, violet, gris blanc. Le résultat est pour le moins original !

En 2020, il y aura aussi à Saint-Joseph de Roubaix, classée monument historique, la réalisation par Gil Dara d’un nouveau mobilier liturgique (autel, ambon, siège de présidence), avec réemploi de motifs néogothiques. Nous attendons avec impatience de voir le résultat de ce très gros chantier.

Enfin, en 2020, le chantier de la Chapelle universitaire touchera à sa fin. Nous y travaillons depuis 2016. C’est l’un des chantiers les plus importants que nous ayons eu à accompagner en tant que conseillers artistiques, liturgiques et techniques.

4) Cette chapelle vous paraît-elle avoir des caractéristiques particulières, par sa dimension, son contenu, son positionnement géographique ? En quoi vous paraît-elle différente des autres lieux de culte que vous connaissez ?

La Chapelle universitaire construite par Jean-Baptiste Maillard (1857-1929) a les dimensions d’une véritable église paroissiale. Elle occupe une place prépondérante dans le complexe architectural de l’Université. Son vaisseau est facile à habiter, car la nef est vaste et le transept très large.

Son chœur est surplombé par un « retable » où la représentation sculptée du Christ en croix est entourée par les statues de la Vierge Marie et de saint Jean. Ce calvaire s’impose dans le chœur de la chapelle. J’aime cette présence forte de la Passion du Christ (on la retrouve de moindre importance dans la Chapelle du Vœu à Tourcoing, œuvre du même architecte).

En arrivant dans le diocèse de Lille, en 1996, j’ai appris à aimer l’architecture néogothique : elle fait partie en quelque sorte de l’ADN de notre diocèse (nombreuses sont les églises construites ou reconstruites au XIXe siècle). Cette chapelle d’un style néogothique tardif est particulièrement intéressante.

L’édifice est très original et certaines particularités (par exemple la forme rectangulaire du chœur et la présence d’un arrière-chœur) rappellent l’organisation des cathédrales médiévales anglaises. À l’extérieur, l’architecture évoque ces chapelles universitaires que l’on trouve en Angleterre, à Oxford notamment. Selon Frédéric Vienne, « la chapelle universitaire de Lille n’a pas d’équivalent. Ses caractères en font un édifice majeur de l’architecture néogothique dans le Nord de la France, dont l’intérêt est encore renforcé par la présence de vitraux conçus selon un programme défini constituant l’Évangile de l’étudiant. Au cœur du quartier Vauban, le long du boulevard, elle signale par sa présence l’identité de l’Université. »

5) Quelles sont vos convictions, vos souhaits, vos exigences qui ont primé dans l’opération Chapelle universitaire ? Préserver au maximum l’existant ? Mieux adapter le bâtiment aux usages cultuels, universitaires, culturels ? Veiller à ce que les aménagements soient conformes au concile Vatican II ? Comment « donner présence au Christ » en ce lieu ?

Lorsque le P. Luc Dubrulle et Pierre Giorgini, respectivement vice-recteur et président-recteur de l’Université, nous ont demandé de réfléchir sur l’avenir de ce lieu, en 2016, nous avons eu connaissance d’un précédent projet où le chœur était retourné : l’assemblée, « désorientée », tournait le dos au Christ en croix. De plus, il était prévu de couper la chapelle en deux, en créant une sorte de mezzanine. Ce n’est finalement pas cette solution qui a été retenue car, comme le rappelle François Gruson de l’agence Opéra Architectes, « quand on crée un entresol dans une église, on crée une rupture spatiale entre le sol et la voûte, donc entre la terre et le ciel. On laïcise totalement les lieux. Auparavant dirigé vers le haut, le regard est désormais orienté à l’horizontale. »

Il nous a semblé évident, à Gil Dara et moi-même, que la chapelle avait un sens, et que ce sens était donné par le calvaire : spontanément, c’est vers lui que l’on se tourne. Nous avons donc cherché à mettre en valeur ce fond, et le calvaire en particulier, avec l’ajout de feuilles d’or, de rouge et de blanc, et d’un camaïeu de beige. Ce travail a été accompli grâce à une belle collaboration avec l’architecte du patrimoine Florian Valéri, dont les avis nous ont été précieux.

Nous nous sommes inscrits dans la tradition des églises et cathédrales médiévales qui étaient entièrement peintes à l’intérieur comme à l’extérieur, avec des décors dorés à la feuille d’or. Au XIXe siècle, on retrouve d’ailleurs ce goût pour la couleur et l’or dans les édifices de culte néogothiques. À l’origine, la chapelle universitaire était peinte en blanc, avec un faux appareil de pierre. Or la couleur se prête bien à son architecture, que nous avons ainsi voulu mettre en valeur.

Nous avons cherché à préserver au maximum l’existant. Cependant, comme le sol était en mauvais état et qu’un nouveau chauffage par le sol était envisagé, nous avons jugé préférable de le remplacer. Une occasion favorable s’est présentée : l’Université catholique a récupéré les dalles en marbre blanc de Carrare qui recouvraient la façade du CIC en face de la gare de Lille Flandres. Elles apportent au lieu une touche à la fois noble et solennelle, avec un calepinage plus contemporain.

Nous espérions aussi qu’elle retrouve sa vocation première de lieu de culte, et qu’elle ne soit plus salle d’examens… Bien sûr, des événements culturels pourront s’y dérouler.

Notre rôle, à la commission d’art sacré, est aussi de servir la communauté elle-même qui nous invite à travailler sur un lieu de culte, pour mieux l’adapter aux usages et aux besoins de cette communauté. Dans le cas de la chapelle universitaire, nous devions veiller à ce que la communauté étudiante soit heureuse de s’y retrouver. Il a paru important de mettre en valeur le sanctuaire, l’espace de célébration, pour que étudiants et professeurs puissent s’y recueillir à tout moment, prier, méditer.

La chapelle occupe une place stratégique et centrale dans la géographie de l’université : elle est idéalement située, pour que les étudiants s’y retrouvent afin de vivre également de grandes heures culturelles. Dans le cahier des charges transmis par l’Université catholique, il était demandé que la chapelle puisse servir à l’organisation de forums, de conférences ou de concerts. Au début de notre réflexion, Gil Dara avait ainsi imaginé qu’un portail vitré monumental à deux battants séparerait l’espace dédié au culte du reste de la chapelle plutôt affecté aux événements culturels. Le projet a finalement été abandonné. Nous avons dû intégrer néanmoins cette pluralité des usages à la fois cultuel et culturel, tout en évitant de compromettre ce qui, pour nous, est premier et doit être absolument honoré, la célébration de la liturgie et la prière chrétienne : c’est le Christ qui nous appelle et nous rassemble. C’est pourquoi les éclairages ont été conçus en fonction du chœur, lieu de l’Eucharistie. En fonction des concerts aussi, mais du chœur liturgique d’abord.

Pour faire redécouvrir la beauté de ce lieu, on peut souhaiter que la culture joue sa partition. On pourrait par exemple envisager la création d’un chemin de croix par les étudiants eux-mêmes ; ou la réalisation de « mappings » sur des thèmes précis, ou l’utilisation d’autres nouvelles technologies pour magnifier l’espace. Pourvu que soit toujours respectée sa destination première. Que la chapelle soit un lieu ouvert à toute la vie que mènent les

étudiants, mais qu’elle ne cesse pas d’être le lieu de la rencontre possible entre eux et le Christ dans les diverses célébrations de la foi.

Justement, pour la réalisation de l’aménagement liturgique, le projet retenu après concours est celui du sculpteur Nicolas Alquin et de l’architecte Marc Alechinsky. Avec l’équipe de la direction des projets immobiliers de la Catho et avec l’aumônerie, nous avions rédigé un cahier des charges destiné aux artistes qui concouraient. Nous avions souligné que le mobilier liturgique devait s’intégrer à l’architecture du lieu et s’harmoniser avec sa décoration. Tradition et modernité : ce furent les maîtres mots du cahier des charges. « L’œuvre doit être belle, avec une véritable identité, réalisée dans des matériaux dignes et nobles. » L’Université catholique avait souhaité que les différents éléments du mobilier puissent être déplacés à l’occasion de certains événements non liturgiques (concert, forum, opéra, exposition…). Il sera possible de déplacer l’autel (qui recevra le jour de sa consécration des reliques de sainte Claire et de saint Benoît-Joseph Labre), mais seulement sur son axe : on pourra le pousser du centre du chœur vers le fond du chœur, de sorte qu’il reste toujours visible, rappelant que le Seigneur a toujours sa place en ces lieux, quelle que soit l’activité qui s’y tient.

Vous comprenez que la question de la présence du Christ est essentielle à nos yeux. Lorsque nous avons réfléchi à l’aménagement de la chapelle, nous avons souhaité placer le tabernacle en-haut du second emmarchement, au pied du retable. En disposant la réserve eucharistique en-dessous du crucifix, nous rappelons le principe théologique de l’unité du sacrifice du Christ sur la croix et du sacrifice de l’eucharistie. En effet, comme le dit Nicolas Alquin, le tabernacle « prend place au fond du chœur, au pied du montant vertical de la croix. Ses dimensions et son traitement sont également issus de la conception de l’autel mais comportent des singularités. Le tabernacle s’élève au-dessus d’une colonne de bois. À la rencontre de celle-ci et du tabernacle, les surfaces sont dorées à la feuille et comportent une source lumineuse créant une cage de réfléchissement. Le chemin qui traverse l’ensemble du mobilier liturgique et la croix centrale convergent vers la Présence réelle ainsi signifiée. » Dans le projet de rénovation qui leur avait été présenté, Nicolas Alquin et Marc Alechinsky avaient été « frappés par la présence de la haute croix dorée… chemin céleste qu’il fallait relier à un chemin terrestre. Au lieu de créer des éléments dissociés, nous avons alors choisi de les réunir en une seule dynamique : si le Christ est le chemin, alors l’autel est le chemin, et tous les éléments du mobilier vont dans la même direction. Ce mobilier liturgique, lié visuellement au décor existant, exprime le Christ, ici et maintenant, autrefois et demain. » Le sculpteur et l’architecte ont ainsi magnifié la présence du Christ avec un autel traversé par un chemin de lumière.

6) Comment expliquez-vous les choix préconisés pour les couleurs, le pavage, les mobiliers, la statuaire, la redistribution des vitraux dans l’espace ? Que signifient pour les vitraux anciens et nouveaux ? Leur originalité ? Leur qualité iconographique, technique ? Les messages qu’ils portent ?

Les couleurs, le rouge, le blanc et l’or, Gil Dara et moi-même les avons choisies pour des raisons à la fois esthétiques et symboliques.

Les voûtains qui surplombent le retable sont rouges, ainsi que les voûtains au niveau des tribunes. Symboliquement, le rouge évoque évidemment le sang que le Christ a versé dans sa Passion. Mais ici, il évoque surtout le feu divin par lequel Dieu s’est manifesté. Dans le Nouveau Testament, « il représente l’Esprit Saint, à la fois lumière et souffle de vie, puissant et chaleureux. C’est le rouge de l’amour divin, celui de la Caritas, terme très fort en latin médiéval, désignant à la fois l’amour que Jésus est venu apporter sur la terre et, chez tout bon chrétien, l’amour que celui-ci éprouve envers son prochain » (Michel PASTOUREAU, Rouge. Histoire d’une couleur, Seuil, Paris, 2016, p. 61).

L’or, « lumière devenue matière, est une métaphore idéale pour évoquer le Christ, la lumière divine incarnée. Pour évoquer aussi la grâce qui s’empare d’une réalité terrestre pour la transfigurer et la révéler telle qu’elle sera dans le monde ressuscité » (Maxime

GOLDMUND, « Le signe de l’or », Arts sacrés n° 9, jan.-fév. 2011, p. 40). Sont dorés à la feuille d’or la grande croix, croix glorieuse de la résurrection, ainsi que la frise du retable et des éléments architecturaux qui font ressortir les lignes de l’édifice : dans la nef, les clés de voûtes avec leur rosace et les claveaux adjacents sont dorés ; à la croisée du transept, ce sont les réseaux de voûtes à liernes et tiercerons qui sont dorés en partie (comme souvent à l’époque médiévale). Depuis longtemps, l’or est utilisé dans les édifices sacrés pour dire le divin, et aussi parce qu’il ne s’oxyde pas ou peu : il peut traverser les siècles sans trop se ternir.

Quant à la couleur blanche (tout le sol, dans le chœur, le transept et la nef est en marbre de Carrare), elle est symboliquement associée à la lumière divine, et ce depuis très longtemps (cf. Michel PASTOUREAU et Dominique SIMONNET, Le petit livre des couleurs, Seuil, coll. « Points », Paris, 2014, p. 55).

Les couleurs rouge, or et blanc signifient donc ensemble la présence divine.

La statuaire. Le crucifix, saint Jean et la Vierge Marie étaient jadis à l’aplomb du maître-autel, désormais remplacé par le tabernacle. Le mur rouge du retable donne de la profondeur, il en fait ressortir tous les éléments architecturaux et met en relief le calvaire. Nous contemplons ces trois personnages qui résument le mystère de la Passion : Jésus qui aime jusqu’au bout en nous donnant sa vie, la Vierge Marie, qui offre encore son enfant, humble servante du Seigneur, et saint Jean le disciple fidèle qui, trois jours plus tard, arrivera le premier devant le tombeau vide.

Enfin, les vitraux. Dans la chapelle achevée (en 1924), « la lumière qui pénètre à flot par les larges baies… donne à son architecture intérieure de pierre blanche un éclat trop cru » (Brigitte de la SAYETTE, « Les vitraux de l’église de l’Université catholique de Lille », Ensemble, juin 1996, p. 73). Le recteur, Mgr Émile Lesne en convient : « Peut-être est-elle trop blanche, trop claire ? » Il imagine alors de doter l’église entière de vitraux : « Il appartiendra aux innombrables verrières qui l’orneront de réduire le jour trop cru, de tamiser la lumière et de l’habiller de tous les tons de l’arc-en-ciel » (ibid.). Au-delà de leur intérêt pratique et esthétique, les verrières devaient aussi offrir aux étudiants un message aux dimensions surtout morales. Dans la nef, il avait notamment prévu de restituer toute la vie du Christ, de la Nativité à la Pentecôte, en illustrant des événements, des rencontres et des paraboles : un « évangile de l’étudiant. » Chacune des scènes retenues devait en effet présenter à l’étudiant bien disposé un sujet de méditation. Par exemple, devant le bon Pasteur qui mène son troupeau, il se sentira appelé à écouter et suivre le Christ. Il pourra également s’identifier aux divers interlocuteurs du Christ dont les traits sont le plus souvent ceux de personnes jeunes. Quoi qu’il en soit, au terme d’un concours organisé en 1929, c’est le maître-verrier lillois Pierre Turpin et le dessinateur Henry Morin qui seront retenus. Ils n’arriveront pas au bout du programme iconographique proposé par Mgr Lesne, mais l’œuvre qu’ils laisseront sera remarquable, jusque dans les moindres détails, la composition des scènes, le dessin, les couleurs, etc. Récemment, certains vitraux qui étaient peu visibles car se trouvant dans le chœur, furent déposés et remontés dans la nef, là où des fenêtres étaient encore vacantes.

L’ensemble des vitraux inspirés de l’Évangile constitue ainsi une sorte de carnet de route pour soutenir les étudiants dans leur vie de foi. Tandis que la rosace nord, qui évoque la création de l’Université, les rappelle à leur vocation intellectuelle.

7) À la Catho, on insiste pour que cette chapelle rénovée, son aménagement, son mobilier, permettent à des jeunes souvent internationaux et éloignés ou ne connaissant pas la religion et la foi catholiques, de découvrir et de comprendre les fondements, pratiques et usages de la foi. Pensez-vous que la chapelle rénovée pourra mieux y contribuer ?

Oui, certainement. Plusieurs clés peuvent leur ouvrir la porte du message du Christ. Avec une médiation, il est possible de faire découvrir, au-delà des formes qui seront perçues, l’histoire que racontent les vitraux, le sens du mobilier liturgique, la signification des couleurs de la chapelle.

L’art sacré est, depuis toujours, un moyen d’entrer dans l’Évangile, d’entrer dans le mystère de la foi. Cela peut sembler énigmatique ou même ésotérique au premier abord, mais la beauté d’un lieu, lorsqu’il laisse entrer harmonieusement la lumière, et qu’il respecte l’architecture et la vérité des matériaux, nous ouvre à la recherche du sens.

Quand on se sent bien dans une architecture avec une dimension spirituelle, naturellement on a envie d’y passer du temps : c’est ce que l’on appelle le « génie chrétien du lieu ».

On peut ici reprendre la parole de Jésus « Je suis le chemin, la vérité et la vie » : c’est cette phrase qui a guidé Nicolas Alquin dans la conception et la réalisation du mobilier liturgique. Les rayons dorés et les éclats de lumière nous attirent vers un centre qui est le Christ, lumière du monde. À travers l’emploi de la feuille d’or dans le retable et sur les voûtes et clés de voûtes de l’église, c’est encore le Christ lumière qui est signifié. Le récit rapporté par les vitraux nous oriente aussi vers le Christ, qui nous invite à le suivre pour devenir à notre tour lumière pour nos frères. C’est aussi, je pense, la vocation de la Catho.