JE CHERCHE LE VISAGE

J’avais conservé, par devers moi, le témoignage de ce conducteur de train en 2014. Traumatisé par ce que l’on appelle pudiquement les « accidents sur la voie », il racontait : « A cent vingt à l’heure, il  faut près de sept-cents mètres pour, enfin, s’arrêter. Dix secondes environ. Dix secondes interminables « . Il me semble  trouver quelques similitudes entre ce témoignage et notre déconfinement.
Nous sommes déconfinés. Nous avons « repris », dans toute l’acception du terme. Nous ressentons un formidable désir de développement, tandis que nous hante de devoir reconfiner. Aspirant rattraper le temps et l’activité perdus, nous devons nous garder de tout gâcher dans la précipitation.
A l’inverse, apeurés par le danger, nous pourrions ne plus rien oser. La métaphore du train est évocatrice.

Risquons, comme chaque samedi, de partager quelques points, sans prétention :

1. Nous serons encore longtemps balbutiants et apprentis du vivre ensemble que requiert la situation  nouvelle. Les autorités franciliennes, par exemple, disent que la distanciation est, pour le moment, assez bien vécue dans les lieux publics. C’est tant mieux. Mais nous ne serions qu’à 20% du potentiel de fréquentation ? Où sont donc les autres 80%. Où sont les gens tout simplement ?

2. Ne soyons pas idylliques concernant l’humanité : le politologue Dominique Reynié discerne une agressivité croissante entre Etats ; agressivité accentuée du fait que tous ont été fragilisés à un degré ou un autre. Ils ne se feront pas de cadeaux. L’amitié entre les peuples transcendera-t-elle ces durcissements entre des « Nations si peu Unies »?

3. Ne soyons pas « catastrophistes en chambre » mais réactifs et déterminés dans des actions précises ;  livrons, par exemple, le combat contre la faim dans le monde, faim accrue par les déficiences en approvisionnement et les fermetures des frontières. N’attendons pas pour agir face à ces urgences. « Nombreux sont ceux qui rêvent à des choses presqu’impossibles, dit Saint Pierre Favre, et qui ne se soucient pas de l’ouvrage de leurs mains ». Saluons ici à nouveau celles et ceux qui furent réactifs dans le pic de la crise sanitaire. Qu’une comparable mobilisation puisse aussi irriguer la juste répartition des moyens de vivre !

4. Intégrons bien que nous aurons à « vivre avec » la prégnance virale plus ou moins récurrente. Est-il une période de l’histoire où les hommes n’ont pas eu à éprouver leur capacité de résilience envers quelque danger que ce soit ? Si les siècles pouvaient parler ! Anne Dufourmantelle est ici à entendre dans son « éloge du risque ». Le caractère ravageur du coronavirus n’est surtout pas à minimiser. Mais la réponse mentale collective aux dangers n’est jamais, dit cette auteure, « dans le lisse ou l’aseptisé « . La force des fragiles réside dans leur audace confiante et digne. Consentir à être fragiles ne signifie pas devenir démissionnaires devant l’adversité.

5. Concernant ce que l’on appelle trop communément « le culte », de nombreux catholiques demeureront meurtris et dans l’incompréhension douloureuse. En quoi est-il plus dangereux de célébrer, (moyennant toutes prescriptions sanitaires), que de soupeser la botte de radis touchée par un autre client dans la supérette, ou de « humer » les gouttelettes et aérosols des voyageurs en métro ? Hélas, les vraies questions n’ont pas été posées : oui ou non, avons-nous faim du Christ ? Oui ou non, considérons-nous vital, pour la foi, d’être vivifiée par la communauté ? Oui ou non, les religions exercent-elles ce que Mgr Defois appelle une « fonction sociale »? C’est-à-dire, non reléguées au pur statut privé mais contributrices au bien commun ? Il y a un au-delà des polémiques à vivre afin de se convertir à la vraie mesure de ce que le Christ attend de nous. Paul VI insistait : « L’Eglise fait-elle preuve de solidarité avec les hommes et témoigne-t-elle, en même temps, de l’absolu de Dieu ? »

6. Un ami me dit avec humour : « Chacun, par son baptême, est prêtre, prophète et roi ? Aujourd’hui, les prêtres sont les médecins, les prophètes sont les artistes, les rois sont les politiques ». A-t-il tort ou raison sur cette trilogie ? On voit bien ce que recèle sa boutade : qui joue aujourd’hui les rôles primordiaux ? A lui seul, nul ne connait le tout de l’homme.  Désormais, les économistes et psychiatres côtoient les virologues dans les débats. Une société ébranlée comme la nôtre, doit largement ouvrir sa consultation aux sagesses, aux compétences, aux savoir-faire et savoir-être. On déplorera qu’historiens, philosophes et spirituels  soient si peu sollicités, hormis en quelques cercles spécialisés. Le double service métaphysique et diaconal que l’Eglise incarne est trop méconnu par la grande opinion publique.

7. « Et moi dans tout ça? » se demande chacun. Personne ne sort indemne de ces semaines. On se sent à la fois si indispensable et démuni. D’autant que nous sommes construits et situés diversement par la destinée. D’autant que nous ne savons présager ce que seront nos capacités d’encaisse par la suite. Rares sont les tremblements de terre sans répliques sismiques. Nous devons nous entraider à forger en nous, un caractère tissé de conviction et de détachement, d’abnégation et d’humour.
Le prophète Michée (Michée 6,8) ne nous laisse pas sans « feuille de route ». Voulons-nous discerner ce que Dieu réclame de nous ? « Rien d’autre que d’accomplir la justice, d’aimer la miséricorde et de marcher humblement avec ton Dieu ».

8. L’académie française demande que l’on ne dise plus distanciation « sociale » mais « physique ». Ce n’est pas du pédantisme sémantique. C’est cohérent. Se mettre à distance préservatrice, oui ! Mais pas pour distancier autrui socialement !

9. Et voici le numéro neuf qui voudrait unifier tous les autres, tant il est … neuf ! Le déconfinement a donné la joie de se revoir ! Ce moment qui n’a pas de prix. Toi qu’on saluait par Zoom. Toi, dans ce parloir sanctuarisé d’Ehpad. Toi sur le quai de gare, te profilant derrière toute la signalétique sanitaire. « Les gens stockent moins. Je les revois plus souvent » dit cette boulangère. Coiffer quelqu’un de masqué, quelle frustration pour concevoir le tout ! » soupire ce visagiste tout heureux cependant de « renouer » de « dérouiller » ses mains. « On a simplement repris contact » avoue ce tennisman, conscient qu’il eût été inconscient de vouloir crâner sur des potentialités perdues et à retrouver. La vie qui allait. La vie qui va. La vie qui ira. Un temps pascal fait de passages (« Georges est parti en avril. On n’a pas osé vous déranger ») Une Pâque vers Pentecôte qui ne ressemble à aucune autre. « J’ai 95 ans. C’est la première fois de ma vie qu’on m’interdisait de sortir. J’ai bravé plein de dangers et j’ai toujours décidé jusqu’ici, d’aller et venir où je voulais». Une vie fauchée injustement que l’on confie à Celui qui est la Vie. Une vie surabondante derrière les masques que percent littéralement de si ardents sourires. « Je cherche le visage » a composé Odette, d’un nom sonnant bien nos « confins » : Vercruysse ! Ne chantait-elle pas un au-delà des cent kilomètres réglementaires ? Visage trop souvent banalisé. Visage tant cherché quand … le Covid prétend le ravir. Toi Christ en eux, eux en toi. Visages recueillis dans notre cœur avec Teilhard. « Je placerai sur  ma patène, O mon Dieu, cette multitude dont je veux que mon être résonne à son murmure profond ».

Cette newsletter hebdomadaire est saluée par nombre d’entre vous. Merci à tous de vivre ce rendez-vous de fraternité. Pardon d’être parfois trop long. Mounier avait raison de dire : « On écrit beaucoup de phrases médiocres sur les événements. Alors que tout se passe en dessous des événements ».
Cet « en dessous » de ce que nous vivons est encore à scruter et comprendre. Puisse le Ressuscité, s’il doit, en son Ascension, disparaître à notre regard, devenir encore plus présent à notre aujourd’hui. À samedi.

Mgr Bernard Podvin
Missionnaire de la Miséricorde