Ode à la paix

  • Mise en ligne : 18/10/2018
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Retrouvez poèmes de Charles Péguy, lectures et lettres de Gaston Biron et Jacques Froissart lus lors des soirées Kalalumen

Lettre de Gaston Biron

Samedi 25 mars 1916 (après Verdun)

Ma chère mère,

(…) Par quel miracle suis-je sorti de cet enfer, je me demande encore bien des fois s’il est vrai que je suis encore vivant ; pense donc, nous sommes montés mille deux cents et nous sommes redescendus trois cents ; pourquoi suis-je de ces trois cents qui ont eu la chance de s’en tirer, je n’en sais rien, pourtant j’aurais dû être tué cent fois, et à chaque minute, pendant ces huit longs jours, j’ai cru ma dernière heure arrivée. Nous étions tous montés là-haut après avoir fait le sacrifice de notre vie, car nous ne pensions pas qu’il fût possible de se tirer d’une pareille fournaise. Oui, ma chère mère, nous avons beaucoup souffert et personne ne pourra jamais savoir par quelles transes et quelles souffrances horribles nous avons passé. A la souffrance morale de croire à chaque instant la mort nous surprendre viennent s’ajouter les souffrances physiques de longues nuits sans dormir : huit jours sans boire et presque sans manger, huit jours à vivre au milieu d’un charnier humain, couchant au milieu des cadavres, marchant sur nos camarades tombés la veille ; ah ! j’ai bien pensé à vous durant ces heures terribles, et ce fut ma plus grande souffrance que l’idée de ne jamais vous revoir.

Nous avons tous bien vieilli, ma chère mère, et pour beaucoup, les cheveux grisonnants seront la marque éternelle des souffrances endurées ; et je suis de ceux-là.

Plus de rires, plus de gaieté au bataillon, nous portons dans notre cœur le deuil de tous nos camarades tombés à Verdun du 5 au 12 mars. Est-ce un bonheur pour moi d’en être réchappé ? Je l’ignore mais si je dois tomber plus tard, il eût été préférable que je reste là-bas.

Tu as raison de prier pour moi, nous avons tous besoin que quelqu’un prie pour nous, et moi-même bien souvent quand les obus tombaient autour de moi, je murmurais les prières que j’ai apprises quand j’étais tout petit, et tu peux croire que jamais prières ne furent dites avec plus de ferveur. (…)

Ton fils qui te chérit et t’embrasse un million de fois.

Gaston

 

Lettre de Jacques Georges Marie Froissart (tué le 14 septembre 1918)

Mes chers parents,

Lorsque vous lirez cette lettre, Dieu m’aura fait l’honneur de m’accorder la sacrée mort que je pouvais souhaiter, celle du soldat et du chrétien.

Que ce soit sur un champ de bataille ou dans un lit d’hôpital, je l’accepte comme dès le premier jour où je voulus m’engager. J’en accepte l’idée sans regrets et sans tristesse. Je ne peux pas vous dire de ne pas me pleurer, car je sais la douleur que vous causera ma disparition, mais ne regardez point la terre qui me recouvrira. Levez les yeux vers le ciel où Dieu me jugera et me donnera la place que j’aurai méritée.

Priez pour moi, car j’ai été loin d’être parfait. D’où je serai, près des chers morts que j’aurai été rejoindre, je ne vous oublierai pas. C’est vous qui m’avez fait ce que je suis devenu ; que cette idée vous console et qu’elle vous encourage à faire de celle que vous m’aviez donné mission de garder et de protéger à vos côtés une femme qui soit digne d’être votre fille. Lorsque je ne serai plus là, qu’elle sache combien je l’ai aimée. Parlez-lui quelquefois de moi. J’avais l’ambition d’accomplir dans la vie une mission que je m’étais tracée, celle d’être le guide, le flambeau dont a parlé Claude Bernard, celui qui peut être fier d’avoir vécu pour les autres en leur enseignant les principes droits par la parole et par la plume.

Je voulais écrire parce que c’était à mes yeux la plus noble profession et je voulais vivre pour suivre la voie que ma conscience m’indiquait, mais, vous avez le droit de le savoir, d’autres étaient plus utiles que moi, soit que chefs de famille ils eussent déjà créé alors que je n’étais que le futur, soit que ministre du Christ, ils fussent appelés à façonner des hommes, à créer des Français et des Chrétiens. Pour eux, j’ai offert à Dieu le Sacrifice de ma vie. J’ai chaque soir prié pour que la mort les épargne en me frappant, et mourir pour eux est presque trop beau pour moi puisque j’ai conscience de ne les valoir pas.

Jacques Froissart

 

Extraits de : « Le porche de la deuxième vertu » de Charles Péguy

La Foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’Espérance.
La Foi ça ne m’étonne pas.
Ce n’est pas étonnant.
J’éclate tellement dans ma création.

La Charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas.
Ça n’est pas étonnant.
Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles point charité les unes des autres.
Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’Espérance.
Et je n’en reviens pas.

L’Espérance est une toute petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
C’est cette petite fille de rien du tout,
elle seule, portant les autres, qui traversa les mondes révolus.

La Foi va de soi.
La Charité va malheureusement de soi.
Mais l’Espérance ne va pas de soi. L’Espérance ne va pas toute seule.
Pour espérer, mon enfant, il faut être bienheureux, il faut avoir obtenu,
reçu une grande grâce.

La Foi voit ce qui est.
La Charité aime ce qui est.
L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de des grandes sœurs,
qui la tiennent par la main,

La petite Espérance s’avance.
Et au milieu de ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.
Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.

Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne, et qui fait marcher le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

 

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