Nos batailles

  • Mise en ligne : 13/11/2018
nos batailles

Des années déjà que le cinéma dénonce l’impact désastreux d’une certaine économie 2.0 sur l’humain et le tissu social. Guillaume SENEZ engage lui aussi la bataille, mais sur deux lignes de front.

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Date de sortie    3 octobre 2018
Durée                 1h38
Réalisé par         Guillaume SENEZ
Avec                   Romain DURIS, Laure CALAMY, Laetitia DOSCH
Genre                 Drame/Fallait pas qu’elle s’en aille
Origine               France, Belgique

 

Olivier se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais quand du jour au lendemain sa femme Laura quitte le domicile, il lui faut concilier éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas.

 

 

15968_2 15968_2  © lille.catholique.fr

Signes des temps, signes inquiétants… Des années déjà que le cinéma dénonce l’impact désastreux d’une certaine économie 2.0 sur l’humain et le tissu social – notre festival Des hommes et des films s’en est fait l’écho à maintes reprises. À présent, l’heure n’est plus au constat ou à la lamentation : la révolte gronde. Cette année, Stéphane BRIZE et Vincent LINDON sont carrément partis En guerre. Guillaume SENEZ engage lui aussi la bataille, mais sur deux lignes de front. La lutte sociale, bien sûr, au sein de l’entrepôt d’une société fictive de commerce en ligne au nom plus que transparent. Mais aussi la lutte individuelle du quotidien, celle qui commence – et que l’on recommence – chaque petit matin à la sonnerie du réveil. Celle où parfois le courage manque, quand on voit des camarades, des proches s’effondrer autour de soi (cette scène de la CB refusée, digne de Ken LOACH !). Celle où l’on est tenté de capituler, de fuir. Malgré ses enfants, Laura se laissera tenter. Pour ses enfants, Olivier continuera le combat.

Si Guillaume SENEZ se concentre sur le père courage incarné par un Romain DURIS époustouflant, ce n’est pas pour charger a contrario la mère démissionnaire. Passé une phase de révolte bien compréhensible, Olivier ne cherche pas à dénigrer Laura aux yeux de leurs enfants. Il y a déjà trop à faire avec eux : ce qu’il déléguait volontiers à sa partenaire de vie pour se consacrer à son engagement syndical lui échoit d’un bloc. Une épreuve l’obligeant à refonder sa paternité et y intégrer tous ces petits détails de la vie de ses enfants qui lui étaient jusqu’alors inconnus. D’autant que ces derniers accusent le coup : tandis que la petite Rose tombe dans le mutisme et l’énurésie, son aîné Elliot renonce à l’insouciance de ses neuf ans pour assumer des initiatives responsables… ou irréfléchies. Il faut souligner combien ces tout jeunes comédiens sont étonnants de conviction, se coulant en souplesse dans le dispositif de dialogues improvisés instauré par SENEZ. Un choix de mise en scène qui confère aux acteurs et actrices ce naturel inégalé, au risque d’une certaine confusion dans les échanges.

Les échanges, justement, nous révèlent l’importance vitale, dans ce contexte impitoyable, des liens humains et de la parole. Olivier n’aurait-il pu aider son collègue Jean-Luc s’il avait osé lui parler avant Agathe, la responsable RH (elle-même rouage interchangeable) ? Et que ferait Olivier sans sa maman, toujours disponible pour ses petits-enfants ? Sans sa sœur un brin gouailleuse (Laetitia DOSCH) mais à la présence si positive pour le moral familial ? Ou sans son vieux pote policier ? C’est bien ce modeste réseau de partage et d’entraide gratuits, échappant encore à l’emprise de Mammon, qui permet à notre héros de rester debout, de faire face, et même ! de sourire et de garder confiance en l’avenir. Bien sûr, tout ne va pas de soi : sous tension, on s’énerve vite, on se heurte, on blesse souvent par des propos hâtifs. Mais on comprend vite que reporter la faute sur l’un ou l’autre est stérile, et fait même le jeu de l’ennemi. Alors qu’en admettant ses erreurs et en demandant pardon, rien ne casse ; au contraire, tout est plus solide. Loin de nous plomber, le très beau film de Guillaume SENEZ nous rappelle la nécessité de préserver coûte que coûte ce dernier carré essentiel de liens que voudrait encore réduire l’empire des esclavagistes de notre temps. Et non seulement le préserver, mais l’étendre… pour une indispensable reconquête.

Christophe Aelbrecht

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