Grand Jubilé des familles à Reims en 2016

  • Mise en ligne : 02/10/2016
cathedrale-reims

Homélie de Mgr Laurent ULRICH, archevêque de Lille

2 octobre 2016 – 27ème dimanche ordinaire C  

Reims, solennité de Saint Remi, Grand Jubilé des familles.

 

Sept siècles avant Jésus environ, le prophète Habacuc est témoin de pillage, violence, dispute et discorde. La traduction que nous avons entendue ne met pas ces mots au pluriel, elle pourrait bien le faire. De toute façon, ce n'est pas très original, on pourrait dire la même chose aujourd'hui. S'agit-il de bataille perdue, d'occupation de territoire, de domination d'un empire voisin, l'Égypte ou Babylone, peu importe ! Aujourd'hui, si nous ne sommes pas dans un territoire occupé par une puissance étrangère, nous connaissons bien des peurs identiques : les écarts qui se creusent entre pauvres et riches, les menaces quotidiennes sur la sécurité des personnes, les dérives d'un monde qui consomme avec voracité ses ressources en obstruant l'avenir, et aussi les inquiétudes que nous portons, comme en ce jour, pour la vie des familles, l'éducation des jeunes. Tout n'est évidemment pas perdu et le travail que le Saint Père a demandé à l'Église tout entière au sujet des familles, en leur donnant maintenant une feuille de route, nous met sur la voie d'une espérance à entretenir.

Mais restons un peu sur cette situation de tension, d'angoisse, de stress de devoir vivre dans un monde incertain et dur. Le prophète Habacuc exprime son désarroi et s'adresse à Dieu. Dieu, justement, lui a donné mission de prophète, c'est-à-dire de porte-parole : dis aux hommes qu'ils sont infidèles et qu'ils ne prennent pas le bon chemin. Mais le prophète se retourne vers Dieu pour porter la plainte du peuple ; le prophète est aussi un priant qui fait remonter au Seigneur les doléances. "Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler sans que tu entendes ? … Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ?" Je connais bien des personnes, il y en a parmi vous, qui sont ainsi immergées au cœur des misères et cherchent à les soulager de toute leur générosité : elles aussi, elles appellent, elles crient vers le Seigneur. Je n'ai pas de mal à imaginer – et même je le sais – que beaucoup sont fatiguées d'avoir à lutter avec tant d'énergie pour de si faibles résultats, d'alerter tant de monde qui reste dans l'indifférence ou l'inaction.

 

C'est que le dialogue avec Dieu est possible. La révolte contre les situations angoissantes et humiliantes pour les hommes n'est jamais rejetée par le Seigneur. On peut avoir le sentiment que rien ne bouge, que Lui-même n'écoute guère. Il se trouve pourtant que ceux qui crient vers Lui ne se lassent pas de le faire : c'est le cas du prophète Habacuc, c'est le cas de Job dont nous avons entendu l'histoire en bref, dans les lectures bibliques de cette semaine. L'Écriture biblique nous rapporte ce dialogue incessant avec Dieu, ce dialogue jamais rompu de son point de vue, alors même que, de notre part, nous l'interrompons  régulièrement  !  Mais nous le reprenons, grâce à Lui. J'en ai eu la preuve récente : une personne que je connais bien m'a écrit, il y a quelques mois, qu'elle cessait désormais de prier en regard de tous les malheurs qui assaillent sa famille ; et au cours de l'été, à la suite de l'attentat de Nice et de l'assassinat du père Hamel, elle m'a dit : je recommence, il faut bien faire quelque chose et ne pas désespérer définitivement.

 

Et que dit Dieu au prophète ? -"Écris !" écris un bref message d'encouragement, d'espérance que je traduis ainsi : l'injuste, le dominateur, le violent, l'arrogant, en un mot : l'insolent ne peut pas trouver de justification à sa conduite, seul le juste vit parce qu'il est fidèle ! C'est sa consolation, sa justification. St Paul, en se référant à Abraham, dira : le juste vit par sa foi, par sa confiance en Dieu. C'est-à-dire que l'homme de foi ne sait pas tout, il n'a pas percé tous les mystères, il n'a pas remporté tous les succès, y compris contre l'injustice, mais il sait que la bataille n'est jamais perdue, il sait que le combat pour plus d'humanité reprend toujours. C'est la vraie leçon de l'homme qui combat en s'appuyant sur plus grand que lui, en comptant sur Dieu : l'homme grandit, l'homme s'affermit dans la confiance, dans la foi, dans la fidélité, dans l'espérance.

 

Écoutons alors la deuxième lettre de Paul à Timothée, son compagnon et ami dans le ministère apostolique. "Ravive le don gratuit de Dieu, ce don qui est en toi depuis que je t'ai imposé les mains !"  Nous sommes dans la même dynamique. Même s'il ne s'agit pas du tout du même contexte. Ici, il s'agit de la vie des communautés chrétiennes et de l'annonce de l'évangile. Les communautés chrétiennes sont petites, traversées de soucis, de conflits parfois ou souvent, inquiètes de leur avenir ; et puis l'annonce de l'évangile est un projet démesuré, disproportionné au regard du monde immense auquel il faut l'annoncer. Il y a de quoi être découragé, au premier siècle dans l'Église d'Éphèse par exemple, comme aujourd'hui dans nos communautés. Cela peut faire peur, comme le dit l'Apôtre : "ce n'est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de pondération." Entendons bien ces trois mots : la force n'est pas la violence, mais l'assurance que l'on peut s'avancer et  construire du solide ; l'amour, c'est pas seulement l'affection sensible et le désir d'être reconnu, mais la volonté que Dieu met en nous de construire avec Lui un monde où tous les hommes ont leur place et sachent qu'ils ne sont pas promis à l'exclusion, mais au contraire appelés à l'intégration ; la pondération, c'est l'attitude respectueuse qui ne prétend pas imposer aux autres une voie unique pour y arriver, parce que les routes et les chemins de chacun sont dans le secret de Dieu.

 

La demande des apôtres, dans l'évangile de Luc aujourd'hui, est dans le même fil. "Augmente en nous la foi !" C'est une demande merveilleuse ; les apôtres savent bien qu'ils ont la foi, qu'ils sont dans la confiance en Dieu et en Jésus, ils l'ont suivi jusqu'à présent. Est-ce qu'ils pressentent qu'ils pourraient bien ne pas être fidèles ? C'est possible, nous sommes dans cette partie de l'évangile de Luc où Jésus monte vers Jérusalem, le lieu où il sera arrêté et où il donnera sa vie pour tous. Les proches de Jésus sentent probablement la tension monter, et soupçonnent qu'ils pourraient eux-mêmes défaillir, ne pas pouvoir affronter le combat, la persécution. Ils voudraient certainement ressembler davantage à Jésus, lutter comme lui contre le mal, les souffrances des hommes, être capables de grandes choses, de victoires contre les maladies, et tout ce qui blesse, diminue les hommes qu'ils rencontrent. Peut-être aussi rêvent-ils de quelque succès personnel qu'ils pourraient mettre à leur compte ! En tout cas, Jésus les emmène sur le chemin de l'humilité : "quand vous aurez fait tout ce qui vous a été demandé, dites : nous sommes de simples serviteurs." Pas inutiles, certes, car nous faisons quelque chose, et le maître le sait ; pas quelconques, car nous sommes aimés de Dieu et connus par notre nom. Mais simples, travailleurs, "faiseux" comme on dit, sans prétention, parce que c'est Dieu qui donne la force d'agir, et la fécondité qui demeure parfois cachée à nos yeux.

 

Remettons-nous dans notre contexte. L'Église qui est à Reims, de la région de Reims et des Ardennes, fête en ce jour Saint Remi. Elle fait mémoire d'une œuvre apostolique majeure dans la Gaule du 5ème et 6ème siècles. De grandes qualités personnelles, une foi très assurée, une longévité épiscopale dont personne ne rêve à vrai dire, mais surtout une douceur et une charité capables d'amener des disciples au Christ. La situation historique n'était pas brillante, il fallait prêcher, bâtir, organiser, et le faire comme un simple serviteur : sans esprit de domination, avec le seul désir de faire accéder à la rencontre du Christ. Il demeure pour vous surtout, fidèles de ce diocèse, un modèle, lointain dans le temps, mais toujours honoré d'affection, et un intercesseur pour votre Église et pour chacun de vous.

Le contexte, c'est aussi pour les jeunes le retour des JMJ de Cracovie. Vous avez vécu, avec Mgr Bruno Feillet qui vous accompagnait, comme moi-même je l'ai vécu avec les jeunes de Lille, un moment immense de vie ensemble, de rencontre des peuples du monde, de joie de vivre partagée avec les amis polonais, dont certains vivent aussi parmi nous en France depuis des années ! Vous avez entendu des paroles échangées dans vos groupes, des catéchèses données par nous, vos évêques, et finalement la parole du Pape François : chaleureuse, amicale, et aussi exigeante. "Il n'y a rien de plus beau que de contempler les désirs, l'engagement, la passion et l'énergie avec les quels de nombreux jeunes affrontent la vie. D'ou vient cette beauté  ? De Jésus lorsqu'il touche le cœur d'un jeune … Ne jetez jamais l'éponge" (1) J'ai entendu cela avec vous. Vivons-le ensemble.

 

Le contexte d'aujourd'hui, c'est aussi ce Grand Jubilé des familles. Nous avons déjà vécu une rencontre avec un certain nombre d'entre vous ce matin. Le Pape François a voulu que se renouvelle l'attention de toute l'Église, des pasteurs et des fidèles, à l'égard des familles qui cherchent à vivre l'amour conjugal et familial comme un signe de l'amour que Dieu porte à tous. Et Dieu le fait, selon l'enseignement de l'Église ré-exprimé au terme de deux synodes dans l'exhortation apostolique La joie de l'amour, en proposant aux hommes et aux  femmes à vivre dans la fidélité et la fécondité de l'engagement matrimonial. Cet engagement est vécu par certains dans la foi du baptême, et il est alors perçu comme une réponse à une vocation, un appel : le mariage n'est pas seulement la forme naturelle de l'union de l'homme et de la femme, il exprime un don particulièrement fort de la part de Dieu, c'est une chance et une grâce. Mais ce signe est aussi vécu dans l'accompagnement que l'Église offre et doit offrir de plus en plus à ceux qui avancent dans la vie avec un tel projet, et aussi à ceux qui n'arrivent pas à le mettre en œuvre, à ceux qui se sentent fragilisés, à ceux qui savent qu'ils ont butté sur des obstacles. Tous sont sous le regard de Dieu, aucun n'est définitivement fixé sur place, l'espérance que Dieu offre, c'est que chacun peut faire de nouveaux pas sur la route de la rencontre avec Lui. Les trois mots clés de la pédagogie divine, c'est : "accompagner, discerner, et intégrer la fragilité"

Pour les familles, pour les jeunes, cette tâche est à la fois belle et risquée, dans le monde tel que nous le connaissons. Elle ne peut se vivre que dans l'humilité et l'espérance que Dieu donne, c'est justement cela qui va marquer maintenant le rite de renouvellement silencieux des engagements du mariage pour ceux qui le veulent, et de bénédiction mutuelle dans les familles. Que le Seigneur nous vienne en aide, à tous !

 


1 Cérémonie d'accueil des jeunes, le 28 juillet.

2 Amoris Lætitia, chapitre 8.

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