Funérailles de Ludovic Boumbas

  • Mise en ligne : 05/12/2015
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Samedi 5 décembre 2015, homélie de Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Lille, en l'église Saint-Martin d'Esquermes, Lille.

Qu'est-ce qui nous révolte dans cet événement tragique qui nous réunit ce matin autour du corps de Ludovic Boumbas ? La soudaineté de son départ que vous avez soulignée dans la première page de ce livret :"tu es parti sans dire Adieu". C'est en effet terrible de terminer une relation entre personnes vivantes de cette façon là, sans le voir venir, sans avoir pu terminer la conversation. Dans une mort violente, dans un accident, dans une maladie foudroyante, cela arrive et c'est la source d'une peine difficile à consoler. Cette coupure que l'on n'a pas pu voir venir est une blessure que les hommes n'ont jamais bien supportée : dans la liturgie chrétienne on a toujours demandé à Dieu que nous soit épargnée la mort subite. On le disait pour celui qui meurt parce qu'il lui a été ôté de se préparer à partir. On le disait aussi pour ceux qui restent parce qu'ils ont été privés de donner toute leur affection, de montrer leur attachement, de parler, de se parler, de se regarder, de s'aimer tout simplement, même si le moment est grave, même si on sait que c'est le dernier.

Qu'est-ce qui nous révolte encore ? C'est l'âge de celui que nous entourons. Aujourd'hui, 40 ans, c'est très jeune. On a déjà vécu, mais on sait qu'il y a encore un long avenir possible, des projets, des amitiés, des espérances. J'ai compris, selon les témoignages que nous avons tous entendus certainement, qu'il y avait beaucoup de vie, beaucoup d'amitiés, d'affections partagées autour de Ludovic. Il était de ceux dont on réclame la compagnie et l'amitié. La famille compte beaucoup, pour vous qui êtes ses proches. Et lui aussi réclamait cette amitié qu'il savait créer. Il était probablement de ceux qui savent, comme nous a dit la première lecture tirée du prophète Isaïe, enlever le voile de deuil qui peut entourer nos vies à tous, un jour au l'autre. S'il faisait cela, il avait alors une certaine ressemblance avec Dieu, le Seigneur qui a pour projet de consoler tous les peuples, d'ôter l'humiliation de son peuple, l'humiliation de tous ceux qu'il aime. Ludovic est pour vous, je le crois, celui qui veut ôter de votre vie le voile de deuil, et l'humiliation que ce drame a causée. Et il devient le témoin, le messager de Celui essuie les larmes de tous les visages.

Qu'est-ce qui nous révolte encore ? C'est la rage aveugle de ceux qui ont programmé une telle destruction, c'est la folie meurtrière préméditée. Il n'est pas nécessaire d'en rajouter ni dans la description, ni dans l'analyse de ces événements. La sidération n'est pas encore passée.

Nous connaissons les intentions de ceux qui ont voulu semer la mort et la désolation : humilier un peuple et sa jeunesse, attiser la haine et les réactions de violence, installer une atmosphère de peur et de suspicion permanente. Mais tout le monde a bien compris, dans notre pays, que c'est la tentation que de céder à l'une de ces attitudes. Et les réactions que l'on entend heureusement sont fortes et lucides, à l'image de celle qui a fait le tour de nos réseaux : "vous n'aurez pas ma haine."

Il n'y a pas de lecture sensée de ces événements, il n'en existe aucune justification. On voudrait simplement qu'ils n'aient pas existé. Mais ce que nous voyons c'est que dans l'horreur qui peut se dresser devant les hommes, la liberté, le désir d'aimer et de protéger peuvent être les plus forts. Personne ne peut savoir s'il aurait réagi comme Ludovic dans une telle circonstance, et probablement lui-même n'aurait pas pensé qu'il était capable de ce geste de protection qu'on l'a vu faire. Tous, nous restons modestes et humbles devant ce genre de circonstances. Personne n'ose se croire capable de cette spontanéité généreuse, mais personne non plus ne doit se trouver jugé par elle : elle nous est seulement donnée comme un signe de la liberté qui résiste devant la barbarie, devant le mal extrême.

C'est au prix d'une vie, de cette vie là ; c'est au prix d'une immense douleur, la vôtre, la nôtre. Ce geste alors trouve son sens, le sens d'une humanité habitée d'espérance : la cruauté est dominée par la bonté, la fraternité surpasse la volonté de détruire. Le chagrin qui vous étreint et l'amère répulsion qui ne nous quitte pas devant ces événements ne gagnent pas. C'est l'espérance qui gagne puisque nous sommes là, debout.

Je ne brosse pas un portrait idéal de quelqu'un que je n'ai pas eu la grâce de rencontrer. Il avait forcément comme chacun de nous ses faiblesses et ses fragilités que vous connaissiez. Mais seulement vous l'avez aimé et il vous a aimé. Et aujourd'hui c'est lui qui nous indique le chemin de la dignité, de la vérité, de l'offrande.

Vous qui êtes ses proches, vous saviez davantage que nous ce qu'il croyait ; ce que nous avons compris, c'est qu'il avait été introduit en famille dans le secret qui change la vie, le secret de l'amour de Dieu révélé en Jésus Christ. Ce secret de l'évangile, il n'est pas acquis par une science extraordinaire, réservée aux savants, aux instruits, aux brillants. Non, ce secret, tout le monde peut y avoir accès par la bonté, par la simplicité, par l'émerveillement, par l'ouverture du cœur, par l'humilité, par la reconnaissance du don qui nous est fait dans la vie et dans l'amour. C'est le secret de la douceur, c'est le secret de la confiance vécue au jour le jour. "Oui, Père, tu l'as voulu ainsi dans ta bonté", dit Jésus dans l'évangile que nous venons de lire.

Des hommes et des femmes, de tout temps et encore aujourd'hui se font confiance mutuellement, et ils en éprouvent de la joie. Des hommes et des femmes, de tout temps et encore aujourd'hui font confiance à Quelqu'un qui les aime depuis toujours et pour l'éternité. Et c'est ce qui les fait tenir bon dans toute leur vie. Certains le vivent tout simplement et presque sans le dire, mais cela se voit. C'est un témoignage sans parole, mais il est éloquent.

Vous avez vécu comme un bonheur et comme une grâce d'avoir connu Ludovic. La brisure que vous éprouvez aujourd'hui n'efface pas les bonheurs qui l'ont précédée. Que ce témoignage reçu de lui maintienne en vous l'espérance : You raise me up, so I can stand on mountains, avons-nous entendu tout à l'heure, entre les deux lectures. Tu m'éveilles et je peux me tenir debout sur les montagnes. Je prie, et parmi vous tous ceux qui le veulent prient avec moi, pour que le Seigneur, en ce jour et tous les jours, nous tienne debout les uns devant les autres et devant Lui. Qu'Il nous tienne dans l'espérance et dans la dignité, dans le courage et la fraternité.

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