Fortuna

  • Mise en ligne : 14/09/2018
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Quand le cinéma s’empare de la question des migrants, il est rare qu’il préfère au tumulte de la Méditerranée démontée la sérénité des sommets helvétiques. Plus rare encore qu’il ne s’emploie à nous donner mauvaise conscience.

Date de sortie   19 septembre 2018
Durée                1h46
Réalisé par        Germinal ROAUX
Avec                  Kidist Siyum BEZA, Bruno GANZ, Patrick D’ASSUMÇAO
Genre                Drame /
Origine              Suisse, Belgique

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Fortuna, jeune Éthiopienne de 14 ans, est accueillie avec d’autres réfugiés par une communauté de religieux catholiques dans un monastère des Alpes suisses. Elle y rencontre Kabir, un jeune Africain dont elle tombe amoureuse. C’est l’hiver et à mesure que la neige recouvre les sommets, le monastère devient leur refuge mais aussi le théâtre d’événements qui viennent ébranler la vie paisible des chanoines.

 

 

Note

 15968_2 15968_2  © lille.catholique.fr

Quand le cinéma s’empare de la question des migrants, il est rare qu’il préfère au tumulte de la Méditerranée démontée la sérénité des sommets helvétiques. Plus rare encore qu’il ne s’emploie à nous donner mauvaise conscience. Germinal ROAUX a un message à faire passer, mais s’il veut nous faire la leçon, il se garde soigneusement de nous l’assener, et surtout pas en donnant dans l’angélisme. Certes, la jeune migrante éponyme qu’il choisit de nous montrer est fort jolie et éminemment touchante : une vraie petite icône mariale comme celle devant laquelle monte sa prière. Mais Fortuna n’est pas une sainte (du moins pas encore), plutôt une adolescente perdue et désespérément seule, parfois butée, qui se raccroche à tout ce qu’elle peut. L’ânesse à qui elle confie ses douleurs et ses espoirs. Deux minuscules photos de ses parents disparus. Une foi aussi pure que naïve dans son expression. Un amour de rencontre qu’elle veut croire définitif. Et ce secret qu’elle hésite à partager…
Le deutéragoniste de l’histoire est cette petite communauté fidèle au commandement d’amour de son Maître, mais qui devant les événements, vient à douter du bien-fondé de son choix. Le débat entre les religieux n’est pas sans rappeler le dilemme des cisterciens du film de Xavier BEAUVOIS, la dimension tragique exceptée. Comment ne pas comprendre la réticence de ceux qui ont tout quitté pour rencontrer Dieu dans le silence et la pure austérité des montagnes ? Choix radical qui se heurte aux impératifs plus radicaux encore de l’Évangile. Car comme le rappelle le prieur (impeccable Bruno GANZ), « l’Esprit souffle où Il veut », et surtout là où on ne L’attend ni ne Le souhaite.
Pour illustrer sa fable, le réalisateur nous livre une photographie somptueuse dont le noir et blanc exacerbe la pureté des paysages enneigés, faisant ressortir d’autant les personnages. Sur l’ensemble planent les accords éthérés de la bande-son empruntée à Ólafur ARNALDS et Hildur GUÐNADÓTTIR. Une merveille de contemplation, dont le rythme à l’avenant nous offre tout le loisir de méditer les questions qu’elle soulève. Et d’en tirer les conclusions.

Christophe


 

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Dès les premières images, nous sommes saisis par l'esthétisme du film, tourné en noir et blanc. Avant d'être cinéaste Germinal Roaux était photographe et indéniablement dans cette histoire, son cadrage exceptionnel des cirques de montagnes et du monastère sous la neige, les jeux d'ombre et de lumière tirés du noir et blanc sur les visages des personnages nous émeuvent. Nous sommes en plein coeur de l'hiver, dans les Alpes suisses traversées par les tempêtes.

Mais ne nous arrêtons pas aux images si belles car le réalisateur nous invite à entrer dans l'épaisseur et la lourdeur de son propos. Nous découvrons Fortuna, jeune fille éthiopienne, au visage fermé et doux en même temps, qui nourrit les poules, s'attendrit devant le poussin, et prend soin de l'âne comme d'un compagnon à qui elle se confie. Devant la bougie et la photo de ses parents, elle prie en éthiopien . Elle ne parle pas français, juste quelques mots appris depuis son arrivée. Cette jeune fille, presque jeune femme est arrivée avec son histoire, son itinéraire, ses secrets.

Il ne s'agit pas d'évoquer le thème des migrants avec des chiffres ou des pourcentages. Avec Germinal Roaux, le thème devient sujet et nous suivons Fortuna, pas à pas dans la profondeur de la neige. Les cinq moines qui vivent là ont ouvert leur maison à plusieurs migrants : " j'avais faim et tu m'as donné à manger, j'avais soif et tu m'as donné à boire ". Pas simple, au regard du chapitre où ils se retrouvent pour en discuter et qui peut nous faire penser à cet autre chapître des moines de Tibhirine dans "Des hommes et des Dieux". Admirable également l'échange entre le Père Abbé, magnifiquement interprété par Bruno Ganz (les Ailes du désir) et le responsable de l'association sur "Qu'est-ce que faire le Bien?".

Fortuna va devoir faire un choix, un choix de vie. Cette histoire est tirée d'une histoire vraie. Le film est également échelonné de longs moments de silence où seuls le crissement des pas dans la neige et le bruissement des arbres nous invitent à accueillir et à nous approprier cette histoire qui devient nôtre.

Diane Falque

 

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