Ecclesia Campus - 4 février 2018

  • Mise en ligne : 05/02/2018
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Homélie de Mgr Laurent ULRICH, Archevêque de Lille

Dimanche 4 février 2018, 5ème dimanche dans l'année Saint-Marc

Cathédrale Notre Dame de la Treille

Voici deux journées bien différentes l'une de l'autre : celle de Job dans sa misère et sa plainte, celle de Jésus dans sa disponibilité à tous.

Job, dans le récit typique que nous en donne l'auteur inspiré, est un exemple dans lequel beaucoup d'hommes et des femmes peuvent se reconnaître, y compris des jeunes et des étudiants pour qui la galère et la tristesse envahissent leur vie. Nul besoin d'insister sur cette douleur sourde qui se rappelle à beaucoup. Mais Job est aussi un vrai modèle dans l'attitude de confiance en Dieu, de foi hautement proclamée. Le passage que nous venons d'entendre ne s'achève pas sans un appel au Seigneur : Souviens-toi, Seigneur, ma vie n'est qu'un souffle ! Dans la détresse, au milieu de ses jours malheureux, Job ne perd pas le fil de la rencontre de Dieu, de sa bienveillance, c'est encore de lui qu'il attend un rayon de lumière.

 

À l'autre bout de l'histoire humaine selon la révélation évangélique se trouve la figure irremplaçable de Jésus comme Saint Marc nous la décrit au cours de cette première journée, si active, de son ministère public. Comme le dit ailleurs l'évangéliste Saint Jean, il va et il vient ! Il est à la synagogue, le jour du sabbat, on vient d'y lire l'Écriture biblique et Jésus l'a commentée, il guérit un homme tourmenté ; puis il entre dans la maison de Simon et André, d'un geste qui relève, il guérit la belle-mère de Simon ; on attend la fin du sabbat pour lui amener d'autres malades qu'il guérit aussi sur le pas de la porte ; la nuit, il s'en va, seul, prier son Père ; au petit matin, ses premiers disciples, saisis par un même mouvement, s'en vont le chercher. Et lui, au lieu de rentrer à la maison où il était bien, dit qu'il faut repartir ailleurs pour y annoncer la bonne nouvelle, l'évangile ; il dit : c'est pour cela que je suis sorti.

 

Sorti … Voilà le mot ! nous l'avions entendu déjà deux fois dans cet évangile : Jésus et ses disciples, sortis de la synagogue ; bien avant l'aube il sortit et se rendit dans un endroit désert. Sorti : Jésus est sorti ce matin pour annoncer l'évangile, Jésus est sorti de Dieu pour annoncer l'évangile. Si nous sommes, comme ses premiers compagnons, inquiets de savoir où il est, nous aurons à sortir avec eux pour le retrouver – et, si nous le voulons, à l'accompagner, comme eux, dans les villages voisins et dans toute la Galilée, c'est-à-dire le pays ordinaire, pas spécialement saint, dans lequel nous vivons quotidiennement.

 

Remarquez ces mouvements de Jésus : il sort de la synagogue, là il avait fait retentir la parole de Dieu auprès des fidèles du shabbat. Puis, le soir tombé il sort à la porte de la maison pour guérir les nombreux malades. Au cœur de la nuit, il sort pour prier et rencontrer Dieu son Père. Enfin, quittant sa prière, il sort pour annoncer l'évangile, tout en guérissant les personnes tourmentées. Il alterne en permanence la relation privilégiée avec son Père et le Père de tous, et la relation tout aussi privilégiée avec le peuple de Dieu et les plus souffrants au milieu de ce peuple. Comme le dira un jour Saint Vincent de Paul : il est toujours en train de quitter Dieu pour Dieu. Il ne cesse pas d'être avec son Père dans la relation avec son peuple, il ne cesse pas d'être avec son peuple dans la relation avec son Père. Il est en permanence disponible. 

 

L'apôtre Paul est évidemment pour nous un autre modèle de cette disponibilité à l'annonce de l'évangile. Sa relation au Christ est si forte que l'annonce de l'évangile s'impose à lui, sa joie et son bonheur résident tellement dans son assurance d'être sauvé par l'amour de Dieu en Jésus qu'il en déborde, et qu'il ne peut pas faire autrement que de le laisser transparaître. Et il est prêt à tout, même de se faire tout humble, faible, fragile au milieu des humbles, des faibles, des fragiles. Lui qui est si bouillant et qui par tempérament aimerait bien en découdre avec les déviants, ce n'est pas lui qui va s'imposer désormais aux autres, mais c'est l'évangile qui s'impose à lui et qui le transforme ! Lui, le violent qui était parti à la recherche des premiers chrétiens pour avoir leur tête, il va faire taire en lui tout esprit de vengeance pour se faire serviteur de tous. Il va aimer le peuple de Dieu dans sa grande variété, et permettre à chacun de progresser dans sa marche vers le Seigneur. Après Saint Paul, tant d'autres saints auront à lutter contre la violence qui gît en eux, pour devenir des personnes remplies de patience et de douceur, comme St François de Sales, Ste Élisabeth de la Trinité, ou encore le bienheureux Charles de Foucauld. Dans l'actualité récente de l'Église qui prépare leur béatification, il faut citer  ceux qui se sont tenus dans cette même douceur persévérante alors que le monde autour d'eux était violent, comme en Algérie des années 1990 : je parle des moines de Tibhirine et douze autres amis de ce peuple ; ou violemment opposé à l'Église et aux chrétiens, comme dans une banlieue ouvrière du milieu du 20ème siècle : je pense à Madeleine Delbrêl.

 

Cet enseignement de la Parole de Dieu aujourd'hui résonne fort à nos oreilles après ces deux journées passées dans notre rassemblement Ecclesia Campus ! Dans l'action de grâce de cette messe qui le conclut, il dit la façon dont vous pourrez vivre les engagements auxquels vous voulez être fidèles, par amour du Christ et de son évangile, et par amour de tous vos frères et sœurs dans leur grande diversité.

 

La vie est bien sûr un combat, et l'interpellation du Pape François vous est allée droit au cœur, vous pouvez la décliner de toutes les façons que vous voulez, je sais qu'elle vous nourrira : qui ne s'engage pas est déjà à la retraite ! ce n'est pas votre objectif de vie. Choisissez le combat qui vous fera grandir, qui vous fera vivre : il ne s'agit pas de tourner autour de vous-mêmes, de chercher votre plus beau profil, de vous fixer un idéal inatteignable de perfection. Mais de sainteté ordinaire : l'amour des autres, le désir de servir, la bienveillance qui ne donne pas de leçon aux autres, l'humilité des tâches quotidiennes. Vous en avez eu le témoignage : une famille, même plutôt extraordinaire comme celle de Frédérique, c'est un engagement humble. Vous ne chercherez pas le "sans faute", mais la voie de la disponibilité, de la simplicité. Vous découvrirez qu'il est beau de faire corps avec ceux qui ont n'ont pas les mêmes aptitudes, les mêmes pensées, les mêmes façons de vivre, de parler, ou de prier.

 

Ensuite, vous apprendrez beaucoup en relisant patiemment, dans la prière personnelle, dans l'accompagnement spirituel, et dans le partage avec d'autres, votre propre vie, vos choix, les événements qui vous marquent. Vous verrez qu'il peut y avoir en vous des blessures, des manques qui vous rendent difficile – et ce n'est pas bizarre – la rencontre en profondeur avec les autres. De même qu'il n'y a pas de perfection absolue, en dehors de Dieu qui nous aime et se fait tout à tous, de même il n'y a jamais d'échec définitif d'une vie, il n'y a pas de condamnation sans appel. Placée sous le regard de Dieu, toute vie est un chemin, elle est en chemin, et c'est cela qui est beau.

 

Dans cette relecture patiente, vous chercherez à vous former en permanence. Il est un domaine nécessaire où, aujourd'hui il nous faut davantage approfondir notre compétence et notre pertinence : les questions de bioéthique retiennent l'attention de nos sociétés modernes, et cela pour de longues années encore. Sur ces questions, il ne s'agit pas de se contenter de quelques slogans, mais il faut entrer avec patience dans les débats. Nous, les évêques de France, nous vous encourageons à affiner vos connaissances, à comprendre pourquoi naissent aujourd'hui des exigences nouvelles, et comment le service de la dignité humaine peut être promu. Des livres, des sessions, des fiches de travail étudiées ensemble dans les aumôneries peuvent vous préparer à participer à des réflexions, et à des échanges, par exemple au cours des États généraux de la bioéthique qui viennent de s'ouvrir.

 

Ces deux journées, cela a pu être pour vous le temps fort de l'émotion, comme aux JMJ, comme à Taizé, à Lourdes, ou dans une retraite personnelle. Mais après le temps de l'émotion, vient celui de l'engagement quotidien. Alors engagez-vous dans le combat de l'amour, engagez-vous à aimer : que ce soit là votre véritable exigence.

 

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