Chevalier de la Légion d'Honneur

  • Mise en ligne : 12/05/2017
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Remise des insignes de Chevalier de la Légion d'Honneur à Mgr Laurent Ulrich, Archevêque de Lille, par Monsieur Michel Lalande, Préfet de la Région des Hauts de France, Préfet du Nord.

Vendredi 12 mai 2017

Préfecture du Nord

Monsieur le Préfet,

Il semble que l'usage soit bien établi selon lequel, en me remettant ces insignes de chevalier de la Légion d'Honneur, tous doivent ici vous considérer non seulement comme le plus haut représentant de l'État dans cette Région et dans ce département, mais aussi comme mon parrain. J'en suis évidemment très honoré, et je vous remercie infiniment d'avoir accepté avec tant de spontanéité de me faire cet honneur. Mais vous comprendrez bien qu'il me plaise d'en faire sourire un instant l'assemblée que vous avez invitée dans le cadre grandiose de cette Préfecture.

Je ne suis pas étonné de devenir votre filleul, et je vous l'ai même demandé ! Vous n'êtes pas non plus incommodé par le fait d'être mon parrain dans cet Ordre national, le premier, le plus prestigieux. C'est le mot qui nous fait plaisir. Le parrainage est une institution magnifique née dans la sphère religieuse, et désigne cette fonction de présentation d'une personne, un enfant ou un adulte, au baptême chrétien, ou à la confirmation. Ce mot, venu du latin patrinus,  évoque une forme de paternité, un engagement à introduire dans la vie de l'Église et dans la façon de vivre en chrétien. Le futur empereur qui a créé cet Ordre de la Légion d'Honneur en 1802, le 19 mai, il y a 215 ans à huit jours près, et la République qui l'a conservé n'ont pas eu peur d'emprunter aux mœurs chrétiennes, et l'Église n'a guère été rancunière qu'on use de son vocabulaire propre pour l'appliquer à l'entrée dans cet Ordre !

Je suis heureux de rappeler ici mes prédécesseurs qui ont été honorés avant moi par la République. Certains se souviennent du jour où Mgr Gérard Defois, officier de la Légion d'Honneur, se vit remettre les insignes de commandeur de l'Ordre du Mérite.  Plus anciennement, il faut rappeler le cardinal Liénart, Grand croix de la Légion d'Honneur, remise par le président Pompidou. 

Et je me plais à distinguer dans cette assemblée que vous avez invitée :

Monsieur le Ministre,
Messieurs les Députés et Sénateurs,
Madame la Préfète déléguée à l'égalité des chances,
Monsieur le Sous-Préfet,
Mesdames et Messieurs les Maires et adjoints,
Mesdames et Messieurs les élus départementaux et régionaux,
Messieurs les Officiers Généraux,
Monsieur le Gouverneur militaire de Lille,
Monsieur le Procureur de la République,
Monsieur le Bâtonnier honoraire représentant Mr le Bâtonnier,
Mesdames et Messieurs les Consuls généraux, et Consuls honoraires,
Et chacun en vos titres et qualités qui mettez vos talents au service de notre société.

Dans ce moment particulier de l'histoire de notre République, particulier mais aussi régulier, où nous changeons de Président conformément à la volonté exprimée par le peuple Français, votre présence, Mesdames et Messieurs qui mettez le meilleur de vous-mêmes au service de la Nation, de l'intérêt général et de la grandeur de notre peuple, est précieuse. Nous sommes dans un temps un peu suspendu, où l'on attend du nouveau après la chaude bataille électorale. Les élections législatives qui s'annoncent maintenant sont faites pour démontrer que les institutions républicaines ne se résument pas à ce seul acte que nous venons d'accomplir, l'organisation du pouvoir est sage, multiple, elle distingue des responsabilités différentes et des niveaux de leur exercice. La dramaturgie que nous venons de vivre, il faut reconnaître qu'elle nous fait peur, et que nous la laissons parfois nous dominer ; mais la sagesse sait aussi reprendre le dessus, j'en suis très heureux, vous le devinez, tant je désire, par mon ministère, apporter mon concours et celui de l'Église en faveur des plus faibles de notre société, de la paix sociale, de l'unité et de l'épanouissement des plus belles qualités culturelles et spirituelles, au bénéfice de chacun et de tous.

À côté de vous se tiennent, sans que je suive pour les désigner un ordre conventionnel de préséance, les personnes que je rencontre le plus souvent à l'archevêché, les personnels de service de la maison, de l'accueil, du ménage, de la cuisine et des services administratifs et pastoraux de notre diocèse ; vous représentez aussi ceux de nos maisons diocésaines. Je suis heureux que vous ayez accepté de venir ici ; on vous voit chaque jour, vous aimez ce que vous faites, et toutes les personnes que vous rencontrez apprécient votre service, mais on ne prend pas trop souvent le temps de le dire. Vous participez tous à l'honneur qui m'est fait et l'occasion m'est donnée de vous le dire publiquement ; merci d'être là.

J'aime aussi citer la présence de ceux qui participent à la charge que j'ai reçue de conduire ce diocèse pour que l'Église remplisse sa mission avec courage, conviction et persévérance : l'évêque auxiliaire tout nouvellement arrivé et ordonné et le vicaire général, les prêtres, les diacres, les religieux et religieuses, les laïcs qui ont reçu mission de ma part, et tous les autres qui se mettent avec nous au travail. Ce que vous faites, vous avez conscience de le faire non seulement comme une contribution normale à la vie de l'Église, mais aussi comme un service plus large qui bénéficie à la société tout entière, tant il veut être créateur de fraternité. En effet, nous avons tous la certitude que nous n'avons pas à nous occuper de nous-mêmes, de notre communauté, mais de ce que nous appelons le bien commun.

Je pourrais expliquer encore ce sentiment de gratitude à l'égard de la République qui m'honore en ce jour, en citant le cardinal Ratzinger qui, une douzaine d'années avant d'être élu Pape faisait une conférence à Paris devant l'Académie des sciences morales et politiques : « Il est conforme à la nature de l'Église d'être séparée de l'État et que sa foi ne puisse pas être imposée par l'État, mais repose au contraire sur des convictions acquises librement … L'Église se doit d'être non pas un État ou une partie d'un État, mais une communauté de conviction. Elle se doit aussi de se savoir responsable de l'ensemble et de ne pas pouvoir se limiter à elle-même. Il lui faut à partir de sa propre liberté parler à l'intérieur de la liberté de tous... » La liberté, le droit et le bien, Principes moraux dans les sociétés démocratiques, dans Valeurs pour un temps de crise, Parole et silence, 2005, p.22.

C'est bien cela que nous voulons construire ensemble dans une société non pas seulement rivée sur le bien-être matériel, mais capable de désirer l'échange des biens culturels et spirituels, dans le respect mutuel des convictions et des choix éthiques et religieux.

Partagent avec moi cette conviction les évêques de Cambrai, d'Arras, de Troyes qui me font l'honneur de nous rejoindre ce soir ; il me faut excuser Mgr Gérard Coliche dont le calendrier ne s'accordait pas au nôtre, à mon souvenir c'est la première fois depuis huit ans ! Et puis, ce m'est l'occasion de citer les diocèses où j'ai servi depuis plus de trente-sept ans, comme prêtre d'abord, et évêque en 2000 : Lyon dans les derniers mois de mes études, Dijon où j'ai été prêtre de paroisse, aumônier de collèges et lycées, puis responsable de la formation chrétienne des adultes, des diacres permanents, enfin délégué de l'évêque auprès des mouvements et associations et vicaire général – on appelle cela dans le civil premier adjoint, sous-préfet ou directeur général, choisissez ce qui vous convient ! Puis les diocèses de Savoie, ils sont trois, Chambéry, Maurienne et Tarentaise, mais ont le même évêque, montagnard ou devenu tel. Enfin Lille, depuis 2008, où je suis si bien accueilli par un peuple entreprenant et généreux.

Comme évêques ensemble, nous témoignons de ce que dans nos Églises diocésaines sont donnés des témoignages magnifiques et pourtant discrets de l'engagement au service des autres, non pas au seul bénéfice des autres chrétiens mais de la société tout entière. Souvenons-nous, en nous limitant au 20ème siècle, de tant de personnages importants, animés par la foi chrétienne et manifestement serviteurs de notre nation, et de l'humanité tout entière : théologiens comme Henri de Lubac et Yves Congar, philosophes comme Emmanuel Mounier et Jean Guitton, politiques comme Robert Schuman et Edmond Michelet, spirituels et engagés sociaux comme Madeleine Delbrêl, l'abbé Pierre ou Raoul Follereau, écrivains comme Charles Péguy, Georges Bernanos et François Mauriac. Aujourd'hui, j'aimerais ajouter deux prêtres simples et cachés mais que l'actualité a révélés : Jacques Hamel, assassiné en juillet dernier près de Rouen – toute sa vie n'avait été qu'humble service de tous ; et le père Deau, un simple professeur de lettres, missionnaire au loin puis prêtre de paroisse dans la région de Bordeaux, et que l'on ne connaîtrait pas sans le talent d'écrivain d'Anne Wiazemsky, petite fille de François Mauriac. À la différence de son grand-père, cette femme se dit agnostique, mais elle chante sa vénération pour ce simple prêtre qui a entretenu avec elle, sa vie durant, une belle relation d'amitié dans une vie complètement consacrée à Dieu et aux autres. Si je parle de ces deux-là, c'est pour donner l'image d'hommes d'aujourd'hui, totalement investis dans ce service discret de l'humanité. Je crois que la République, en m'honorant ce soir, reconnaît dans l'Église cet engagement qui fait du bien à tous.

À ce moment de mon adresse, je suis heureux de saluer les frères des autres confessions chrétiennes avec lesquels nous nous retrouvons si souvent, orthodoxes, anglicans et protestants ; depuis toutes ces années où je suis ici, j'ai eu ce grand bonheur de voir s'approfondir des relations qui deviennent tout simplement naturelles. Je salue aussi les représentants du judaïsme que nous considérons comme nos frères aînés avec lesquels se perpétuent depuis les années du Concile Vatican II des liens spirituels de plus en plus forts – je pense aux Amitiés judéo-chrétiennes pionnières en la matière, et aussi les représentants de l'islam qui aiment se joindre à cet esprit de concorde.

J'aime faire une mention spéciale aux représentants de l'Université, celle de l'État aussi bien que l'Université catholique, de  l'enseignement public comme de l'enseignement catholique. Le pacte éducatif nouveau qui est attendu dans notre pays, et que les autorités publiques, en commençant par le nouveau Président de la République, veulent promouvoir, nous y participons et continuerons d'y participer. C'est une des tâches essentielles des années à venir. J'ai le bonheur et l'honneur d'être le Chancelier de la "Catho" comme on dit et le premier responsable de l'Enseignement catholique primaire et secondaire, je vois les trésors d'énergie et d'intelligence que l'on déploie pour être à la hauteur d'une tâche infinie. Dans les textes que nous, évêques de France, avons publié en juillet et en octobre 2016 dans la perspective des élections de ce printemps, nous avons évoqué ce nécessaire pacte qui respecte les familles là où commence l'éducation, et doit conduire à rendre possible un dialogue entre les cultures qui coexistent dans ce vaste monde et déjà au sein de notre unique nation.

La liste serait incomplète de ceux que je veux remercier de leur présence si je n'évoquais pas les amis proches qui se sont révélés au cours de mes missions ; ils savent mon attachement et j'aime leur fidélité. Les espaces deviennent plus serrés pour nous rencontrer, beaucoup n'ont pas pu faire le déplacement jusqu'ici, au cours de ce mois de mai dans lequel on ne peut pas rajouter des jours fériés ! Ils sont présents et chers à mon cœur, ils le savent ; ceux qui sont ici ce soir les représentent tous, et ils me font grand honneur.

Et ma famille, mes chers frères et sœurs sont là, avec leur conjoint. Trois d'entre nous ont déjà quitté ce monde, dont une il y a deux mois ; c'est certain qu'elle aurait aimé être là, elle aura au moins fêté avec moi cette distinction puisque nous l'avons apprise ensemble le 1er janvier ! Sont venus aussi plusieurs de mes neveux et nièces : la société familiale assez nombreuse que nous formons est unie et chaleureuse, l'affection qui nous lie m'est précieuse et elle contribue certainement à l'épanouissement du service pour lequel je suis honoré aujourd'hui.

En remerciement à la République et à chacun de vous ce soir, j'ai aimé souligner combien l’Église de nos jours cherche à construire le bien commun et à éveiller au spirituel, non pas avec des consignes mais par un grand travail de dialogue avec la société. C’est véritablement notre honneur, et, ainsi que le disait Alfred de Vigny,  "l’honneur, c'est la poésie du devoir".

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