Promulgation des actes du synode provincial

  • Mise en ligne : 27/09/2015
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Dimanche 27 septembre 2015, homélie de Mgr Laurent ULRICH, archevêque de Lille, en la cathédrale Notre-Dame-de-la-Treille.

Un peuple de prophètes, voilà ce qu'espérait Moïse ! N'est-ce pas la même chose que nous pouvons espérer ensemble, en ce jour où nous promulguons les Actes de notre concile provincial ? Je vais vite à la conclusion, mais elle est légitime, je crois. Reprenons : Moïse a souvent subi des déconvenues. Plus d'une fois le peuple s'est méfié de lui, lui a reproché de l'avoir entraîné dans cette démarche si risquée de la sortie de l'Égypte. On lui a reproché de n'avoir pas pensé à la faim, à la soif. On lui a reproché de ne pas bien savoir où il menait son incroyable cohorte. En chemin il faut se battre contre des ennemis, et Moïse sait que sa prière seule ne suffit pas, il faut qu'il soit aidé par d'autres et soutenu. Lui-même il s'est plaint à Dieu d'une charge beaucoup trop lourde et hasardeuse. On dirait aujourd'hui un stress excessif dans l'exercice de la charge qui lui a été confiée : la charge d'un peuple qui murmure sans cesse, et qui a tout le temps besoin de porter devant lui des litiges à juger.

Dans le livre de l'Exode, c'est son beau père qui suggère à Moïse de se choisir des collaborateurs pour s'occuper de tous ces tracas, et de veiller à la bonne marche du peuple. Dans le livre des Nombres, le texte que nous lisons aujourd'hui, c'est Dieu lui-même qui suggère à Moïse de répartir la charge de tout ce peuple sur soixante-dix anciens.

Au moment de la prière de bénédiction sur eux, pourquoi en manque-t-il deux, qui pourtant avaient été choisis, et probablement même avaient accepté puisque leur nom est nous est transmis ? En tout cas, c'est l'occasion pour nous faire entendre cette formidable exclamation : "Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes !"

Un peuple qui mettrait la Parole au centre de sa vie, comme nous avons voulu symboliquement qu'elle soit placée au milieu de l'église où nous tenions notre synode, comme le font les pères dans les conciles, comme nous le faisons toujours dans nos liturgies. La Parole qui est le Christ en personne, le Christ Parole de Dieu pour tout homme.

Et voici justement l'exhortation de saint Jacques : laisser l'argent nous dominer et se mettre au centre de nos vies, c'est le risque majeur, celui au bout duquel le Juste est tué. Le mauvais usage de l'argent, l'usage fermé sur soi-même, son intérêt et son pouvoir, l'usage orgueilleux de l'argent comme s'il était le signe d'une puissance personnelle, cet usage-là tue la vie et le don de Dieu. Il faut en dire autant de bien d'autres réalités de l'existence qui nous referment sur nous mêmes, l'encyclique récente du pape François nous instruit à ce sujet : la recherche excessive du bien-être conduit à l'indifférence aux autres. C'est la Parole qui nous délivre de cette indifférence.

Revient alors la question de Jean dans l'évangile de Marc que nous avons entendu : "nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent." C'est la même question que celle qui était posée à Moïse, dans le livre des Nombres. Et la réponse de Jésus rejoint celle de Moïse : celui qui fait du bien en mon nom ne peut pas ensuite mal parler de moi. Ce qui signifie que l'Esprit de Jésus n'est pas enfermé dans les limites visibles de nos groupes, de nos communautés. Autrement dit encore : celui qui a la chance d'entretenir avec le Christ une relation vivante, celui qui a le bonheur de mettre la Parole vive de Dieu au cœur de son existence, il devient capable de discerner autour de lui les voies qu'emprunte l'Esprit de Dieu pour faire grandir en tous les cœurs d'homme le désir d'une vie juste, belle et fraternelle.

C'est cela le peuple de prophètes dont nous avons besoin aujourd'hui encore. Un peuple capable de reconnaître la voix de Dieu et son chemin dans des situations qui nous déstabilisent. Nous avons une route à parcourir ensemble, des comportements à modifier, des témoignages à nous donner mutuellement, des encouragements à nous prodiguer. Et c'est à cela que notre concile provincial s'est employé.

Nous craignons pour l'avenir de nos communautés chrétiennes ? Justement nous en avons parlé ! Et le synode donne une feuille de route : que les communautés osent et aillent vers les personnes pauvres et fragilisées en priorité, vers les jeunes et vers les familles qui ont besoin de se sentir accueillis et accompagnés. Qu'elles écoutent ces personnes, en écoutant la Parole de Dieu pour y discerner sa trace. C'est à la source de la Parole de Dieu et de la rencontre des autres que les communautés chrétiennes se renouvelleront et seront rendues vivantes.

Nous nous interrogeons sur notre goût missionnaire, sur notre capacité à être témoin de cette présence du Christ et de son Esprit dans la vie de ce monde ? Justement, nous voulons réapprendre à nous faire proches de ceux qui habitent nos quartiers, de ceux qui sont familiers des mêmes lieux que nous, de ceux qui ne sortent pas ou plus, de ceux qui attendent ou de ceux qui n'attendent même plus… Le synode demande que la proximité soit une volonté de nos communautés chrétiennes, qu'elles sachent faire de tous les groupes de chrétiens des "communautés de proximité", de groupes de contact, des lieux où l'on puise l'énergie de sortir, d'aller vers les autres.

Nous sommes parfois conscients que nos communautés chrétiennes, nos paroisses et aussi nos associations et mouvements, ne sont pas exemplaires : sans exagérer, nous voyons bien qu'elles sont comme bien d'autres groupements humains, des lieux de jalousies, de conflits de pouvoir entre clercs et laïcs, et de mésententes entre les personnes. Elles ne sont pas toujours des lieux de paix, de communion. Pourtant c'est le Christ qui nous l'offre et nous demande de la partager. Nous ne pouvons pas espérer progresser sur ce chemin sans faire l'effort d'eucharisties dominicales qui rassemblent, sans faire l'effort d'assemblées dominicales quoi qu'il arrive, ni sans faire la proposition régulière de temps forts intergénérationnels.

Nous sommes aussi inquiets de l'animation de nos communautés chrétiennes, nous nous demandons comment les responsabilités seront assumées, comment les relais seront assurés demain et plus tard. Le synode provincial demande que chacun participe. Il invite chacun à prendre sa place dans la communauté pour que tous les services soient rendus. Il nous faut appeler des personnes à remplir les services nécessaires, appeler des laïcs à se former pour devenir plus aptes à servir le Christ et leurs frères, notamment dans des ministères confiés par les évêques : c'est ce qui existe déjà à travers toutes les lettres de mission que nous donnons à des personnes désignées, chacun doit le reconnaître.

Il faut aussi appeler et veiller à l'accompagnement de ceux que le Seigneur choisit pour être porteurs de sa tendresse pour tous dans la vie consacrée, par le don gratuit d'eux mêmes pour toute la vie. La vie consacrée, religieuse ou non, apostolique ou monastique, est ce don que Dieu nous fait pour renouveler au milieu de nous le goût du don gratuit, par amour. Le mariage et la famille, retrouvons-les aussi comme réponse d'amour à l'amour de Dieu, comme vocation au sens fort du terme qui engage la vie tout entière, comme une façon aussi de signifier que les douleurs, les peines voire les échecs demandent à être accueillis, écoutés et accompagnés.

Restaurons aussi chez nous le goût d'appeler au ministère ordonné de prêtre, comme nous le faisons pour celui de diacre. Des prêtres qui soient des pasteurs du peuple dans la fidélité au Pasteur par excellence : des pasteurs qui soient au service de la croissance spirituelle de tous ceux qui s'approchent du Seigneur et de ceux qui le cherchent dans la nuit, des pasteurs qui écoutent et qui aiment de façon désintéressée, des pasteurs qui rassemblent et des pasteurs qui réconcilient. Ainsi que des diacres qui montrent le chemin humble du plus pauvre, de celui qui se croit loin ou indigne, de celui qui n'ose pas seulement toucher la frange du manteau de Jésus, du petit qui pourrait être scandalisé, de celui qui reçoit un verre d'eau et aussi de celui qui donne un verre d'eau par amour.

Découvrir ensemble la volonté de Dieu, ce n'était pas le moindre défi : au terme de ces années synodales, beaucoup ont perçu que l'important n'était pas de faire passer son idée, son texte, sa proposition, mais de contribuer à la recherche qui construit le peuple et son témoignage. Le Saint Père en poursuivant cette longue démarche du synode sur la famille, en deux années et beaucoup de consultations avant ses propres décisions, nous le montre expressément et nous y invite : dans toute la vie de l'Église, ce devrait être la règle de tous les dialogues, tant il est vrai que le désir de Dieu, qu'il soit relayé par Moïse, ou qu'il soit révélé par Jésus-Christ, c'est que tout son peuple soit un peuple de prophètes. La tâche de demain pour nos communautés est immense et belle.

+ Laurent Ulrich
Archevêque de Lille

 

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